Puissance et Temps
| Vie Pratique - La Planète - Réflexe philosophique |
Bonjour, voici la reprise pratiquement telle quelle d'une discussion épistolaire qui eut lieu entre Anne-sophie et votre serviteur sur Facebook. Le sujet avait démarré sur cette simple question d'Anne-Sophie : "Pourquoi ai-je parfois l'impression que les journées n'ont pas la même durée pour tout le monde ?". Comme quoi la philosophie se cache parfois dans l'anodin le plus complet. Il suffit en effet de "tirer un peu le tiroir" des interrogations pour voir surgir des pans entiers de réflexion.
Preuve ici...
"... "Le temps ?", disais-tu, Anne-Sophie ? Le temps est stroboscopique. Lorsque tu sais cela, alors le temps n'est plus figé en heures, minutes, secondes. Lorsque le temps n'existe plus en tant que moments "découpés", il devient une sorte de matière fébrile dans laquelle on vit. Un peu comme l'eau qui compose 90 % du corps, qu'on boit par nécessité vitale, dont le compte des litres ne sert pas de grand-chose dans l'absolu du monde. Sinon pour emprisonner son usage et ses cycles...
- J'aimerais pouvoir voir les choses comme ça, mais je ne vois que les échéances, les délais, le temps qui passe. Je voudrais déjà apprendre à savourer l'instant.
- Une année peut durer une seconde. Une seconde peut durer une année. Il faut surtout apprendre à ne plus compter le temps, mais à le savourer... Du moins c'est ce que je crois. Ce n'est pas "l'instant" qu'il faut "prendre" mais "le temps" lui-même. Tu viens de trouver. Ou alors il s'agit de ne pas considérer que "l'instant" est une "partie de temps", l'un de ses découpages, mais l'immensité du temps regroupé avec une densité extraordinaire (en un point infiniment petit de "reproduction", ou "d'actualisation"), mais qui possède toutes les potentialités du temps en lui-même. C'est un peu comme les goulets de deux entonnoirs accolés l'un à l'autre par leur plus petite ouverture. L'instant en cela devient sérénité pleine et entière, devient Un, inclut tout en lui-même, et devient en cela presque extensible, presque infini, et aussi par là presque : malléable. Pourquoi le mot : "presque" ici cependant ? Parce que c'est un peu comme la photo de Heinrich Kühn exposée en ce moment à l'Orangerie (photo ci-dessous), et que mon frère Nicolas avait mis sur son profil : il reste toujours de l'insaisissable à l'instant dans la mesure où le corps (le notre, le sien...), lui, vit le temps comme une matérialité de reconstruction permanente qui lui est propre.

La fabuleuse photo de Heinrich Khün à l'Orangerie
(Merci Nicolas)
Or "reconstruire" signifie aussi "perte". Par exemple, les cellules humaines n'ont à leur disposition qu'un nombre limité de division, et donc de possibilité de division/reproduction possible. Et cela dès leur naissance. Ce qui fait que le corps est en reconstruction perpétuelle (quand on connaît les chiffres, c'est proprement incroyable). Le "presque" est là : les parties, les cellules, les actes de chacune des parties ou des êtres sont finies, certes, mais l'ensemble formé par ces parties est infini dans sa fonction d'auto-reproduction (ainsi si l'on prend le mot : "Les Hommes" par exemple comparé à "Roger X." ou : "Hélène Y."). C'est donc seulement les lois encore inconnues de l'entropie ou du chaos qui "cassent" en quelque sorte le système de perpétualité, et créent donc ce "presque" au sein du parfait. En cela aussi je pense Spinoza disait que nous étions éternel, même si nous n'étions pas immortel. Enfin quelque chose comme ça, je pense... Je rajouterais ici qu'à mon sens l'un des grands challenge de la vie, de nos vies, consiste justement à essayer d'échapper aux lois délétères des entropies qui nous menacent. Et cela aussi bien physiquement, dans nos corps, au sein de nos corps, mais dans nos vies en général, aussi donc au sein de nos environnements (le réel propos de "l'Écologie" finalement, non ?), de la politique, du social, de la culture, etc. Personne ne le dit jamais, mais cette réelle et littérale ÉCOLOGIE, est l'une des voies royales qui permet de comprendre le juste par exemple, là où ne règne que l'opinion (les jugements), ou les dictats, la violence, la domination, ou encore les forces toxiques qui œuvrent contre la vie.

...échapper aux lois délétères des entropies qui nous menacent
- Prendre le temps, ne pas le laisser nous prendre, je vois ce que tu veux dire. Lui imposer notre puissance. Mais cette puissance dont parle Spinoza implique une parfaite connaissance de notre essence (mais est-elle possible cette connaisance ?) pour faire de nos joies actives une béatitude hors du temps, donc les rendre éternelles. Et ça... Sûr que si on s'en tient à un niveau individuel, nos cellules se reproduisent de moins en moins au fur et à mesure qu'on vieillit... Je me sens plus proche, plus inconfortablement proche sûrement des penseurs contemporains et de leur vision limitée de notre temps, de la finitude de notre vie et de la compréhension de notre être. Enfin, ça dépend des jours.
- Par un bon mot et parodiant des paroles de Bernie Bonvoisin je dirais : "Alors là, ton éclat lumineux... bouleverserait l'univers, Anne-Sophie. Garde toujours des forces en réserve afin que nul ne puisse connaître... les limites de ton pouvoir". Mais restons sérieux : Alors voilà, je reprends ici une retranscription que j'ai faite de l'un des cours ancien de Deleuze (un cours fabuleux, et qu'on doit pouvoir trouver en audio je pense), et qui est très clair à mon sens par rapport à ce que nous parlions : "Spinoza, puissance et temps", ou : "En quoi le temps est un facteur déterminant de notre existence, ou : de notre façon d'exister plutôt ?" ou encore : "Cette puissance dont parle Spinoza implique-t-elle comme tu le demandes : "une parfaite connaissance de notre essence" (mais est-elle possible, cette connaissance ?) " :
Il y a une éthique de l'être à sentir et à expérimenter ("Une éthique qui serait une ontologie", dit Deleuze). En effet d'après Spinoza, il y a 3 genres de connaissances et 3 dimensions de l'individu, profondément et intimement liés :
1ière dimension de l'individu :
J'ai une infinité de parties extensives, ou "extérieures les unes aux autres" qui m'appartiennent ;

Une infinité de parties extensives
2ième dimension de l'individu :
Cet ensemble, toutes ces parties extensives et extérieures les unes aux autres m'appartiennent, mais m'appartiennent sous la forme de rapports caractéristiques (rapports de mouvements et de repos) ;

Ces parties extensives m'appartiennent
sous la forme de rapports
3ième dimension de l'individu :
Ces rapports caractéristiques ne font qu'exprimer "un Degré de Puissance" (gradus ou modus) qui constitue mon essence à moi, c'est-à-dire : une "Essence Singulière".

Une essence Singulière
Or il y a une étrange harmonie entre ces trois "dimensions de l'individualité" et ce que Spinoza appelle : "Les 3 genres de connaissance" que voici :
1ier genre de connaissance :
Triste situation : En naissant, nous sommes comme condamnés à vivre dans l'ensemble des idées inadéquates, confuses, passionnelles (des affections passives et des "affects-passion qui découlent des idées inadéquates (effets de chocs). Cela parce que nous avons en nous des parties extenssives qui vont par infinités, et qui sont déterminées par des "chocs" qui composent des rapports. C'est cela qui constitue des perceptions du monde extérieur et donc : "un monde de signes" ("Ça me convient" ou "Ça ne me convient pas" ; "Ça, c'est bon !", ou : "Ça, c'est mauvais !"). Ce premier genre de connaissance, c'est la connaissance des effets de rencontre (action & réaction) des parties extrinsèques les unes sur les autres ;

Un monde de signes
2ième genre de connaissance :
La connaissance de la composition et de la décomposition des rapports. C'est-à-dire la connaissance de la manière dont mes rapports caractéristiques se composent avec d'autres, et donc se décomposent aussi (connaissance adéquate : cette forme de connaissance s'élève à la connaissance cette fois des : causes) ;

La connaissance de la composition
et de la décomposition des rapports
3ième genre de connaissance :
Mais les rapports ne sont pas les essences. Ainsi le 3ième genre de connaissance, c'est la connaissance de l'essence qui s'exprime dans les rapports. De fait, si des rapports sont les miens, c'est parce qu'ils expriment mon essence. Et mon essence, c'est justement là : un degré de puissance. Le 3ième genre de connaissance est donc la connaissance que ce degré de puissance prend de soi-même, et prend également des autres degrés de puissance (car l'intériorité d'un degré de puissance comprend en soi tous les autres degrés de puissances (c'est une partie "intensive" (≠ partie "extensive")). C'est la connaissance des "essences singulières". (Connaissance elle aussi parfaitement : adéquate).

La connaissance des essences
qui s'expriment dans des rapports
Ce qui signifie que ces 3 différents "genres de connaissances", miroirs des "3 différentes dimensions de l'individualité", sont donc : des "Modes d'existences", ou : des "Manières de Vivre".
On a bien ces trois dimensions (chacun de nous) à la fois, certes, mais ce n'est pour cela qu'un individu sortira aisément du premier genre de connaissance. Car, d'après Spinoza (Éthique, livre 5, fin de proposition 37, proposition hors cadre (scholie), et c'est là que la notion de temps et de lieu intervient :
- « L'axiome de la 4ième partie (ce qu'on vient de voir) concerne les choses singulières, en tant qu'on les considère : en relation avec un CERTAIN TEMPS et un certain lieu. Ce dont je crois personne ne doute »
Donc, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l'axiome de l'opposition, l'axiome de la destruction, ça ne se comprend que lorsqu'on considère les choses en relation avec un certain temps et un certain lieu => en tant qu'elles sont passées ou qu'elles sont en train de passer à l'existence.

Quand on considère les choses en tant
qu'elles sont passées ou
qu'elles sont en train de passer à l'existence
Ça signifie qu'une essence (Paul, Pierre, moi, je...) passe à l'existence lorsqu'une infinité de parties extensives se trouve déterminée, du dehors (par les "chocs entre parties extensives donc), à lui (à m') appartenir sous tel rapport (qui est le mien : qui caractérise justement cette essence (ou : "qui me caractérise").
Avant je n'existais pas... Naître, c'est ça.

Fêter un anniversaire, c'est reconnaître l'évènement
d'une naissance, et donc : de l'existence qui persévère
Et à ce moment-là, j'ai rapport avec un certain temps et un certain lieu, qui représente le régime de mes parties extensives (jusqu'à ce que... ces parties extensives soient déterminées à entrer sous un autre rapport, passent en un autre corps, auquel cas elles ne m'appartiennent plus).
C'est plus clair ? La réponse à ta question qui était : "Cette puissance dont parle Spinoza implique une parfaite connaissance de notre essence (mais est-elle possible, cette connaissance ?) " est donc double :
1) Il n'est pas utile d'avoir cette connaissance pour simplement vivre avec puissance : le 2ième genre de connaissance peut déjà suffire pour commencer à sortir de la poisse de l'équivocité (ou de : l'inadéquate), et :
2) La connaissance des essences, c'est-à-dire du 3ième genre de connaissances, passe chez Spinoza, par le fondement des rapports qui se composent. C'est chez Spinoza : "L'idée de Dieu", ou : "Le fondement de toutes les compositions de rapports". Mais et c'est là que c'est intéressant : c'est plus qu'une simple notion commune. Car ce n'est pas l'idée d'un simple fondement concret pour toutes les compositions de rapports.

Le fondement des rapports qui se composent
L'idée de dieu a donc 2 faces : une face d'un côté tournée vers les notions communes (énonciation de tels ou tels rapports qui se composent), et une autre face "Idée de Dieu" qui comprend, elle, toutes les essences singulières.
Dieu pour Spinoza est donc le pivot qui nous fait passer nécessairement du 2ième genre au 3ième genre (ta question). Il y a donc pour Spinoza un Dieu "impassible, très épicurien", et aussi un Dieu "essence qui contient toutes les essences, tous les degrés de puissances".
Or pour Spinoza le mot Dieu renvoie à la "Nature" ("Deus sive Natura") : Dieu est immanent à la nature, il EST la nature. Et cela, certes, sur différents plans de complexités. Alors... ça veut dire enfin : "qu'on peut s'en sortir". Car cela signifie que nous ne sommes pas seulement à la merci de Dieu/Nature, mais également les maîtres de nos joies et de nos peines (au moins, ce qui est déjà énorme !). Cette puissance dont parle Spinoza implique donc non pas vraiment "une parfaite connaissance de notre essence", mais une parfaite vitalité de cette essence que l'on met en action par le fait de vivre (vitalité ne signifiant pas ici forcément "beaucoup d'action", mais de l'action "juste" (à définir cela aussi évidemment). Et il n'est donc pas forcément utile qu'elle soit "possible" ou "parfaitement connue" pour exister, cette puissance. Elle ne demande en effet que de : l'expression.

Cette puissance ne demande que de l'expression
On retrouve ici le "conatus" : qui est l'effort permanent du maintien en fonction de l'être, en quelque sorte, et donc de l'affirmation de l'être : le conatus étant l'effort par lequel « chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être » (Éthique III, Prop 6). Or, « cet effort « n'est rien en dehors de l'essence actuelle de cette chose » (Éthique III, Prop. 7).
Il faut donc : persévérer, s'exprimer, plus encore et plus encore, pour gagner en puissance de soi, pour activer sans cesse cette puissance, persévérer dans le sens de notre essence. C'est-à-dire persévérer dans : « ce qui fait qu'on est soi et pas un autre », si l'on peut dire cela plus simplement. Et là soudain, le temps, lui, n'apparaît plus ni pareil, ni un simple découpage d'instants figés...plus seulement composé de seules échéances, délais, ou "temps qui passe"... mais une matière, un flot, un océan, une vague dans laquelle on s'active et nage (au mieux), ou se débat (au pire)...

... à bientôt.

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