l'Aïkijujutsu et la fondation de l'Aïkido
| "Bu" - La Section Arts Martiaux - Aïki-Jujutsu |
En présentation de ce sujet de "la Fondation de l'Aïkido", et en préliminaire à l'article suivant sur la dychotomie apparemnte entre ces deux arts, voici un court rapport écrit il y a quelques temps pour l'association Takumakaï. Cet article est paru dans la revue N° 79 de l'association ce mois-ci de Janvier 2011. Cet article répond à la question : "Qu'est-ce pour moi que l'Aïki-Jujutsu ?".
Or cet article est à lire et à comprendre pour saisir le cheminement de ma réflexion sur la genèse de l'Aïkido, réflexion qui va le suivre ici et ensuite.
(Je vous donne ici les copies de sa publication en japonais, au sein de sa traduction en français)
Bonne lecture...
"Avant de commencer je voudrais exprimer mes remerciements aux différents Senseï de l'association Takuma-kai (Daito-Ryu-Aïki-Jujutsu), que j'ai côtoyé jusqu'à présent. Ensuite je voudrais prier les lecteurs de pardonner la mauvaise écriture de la version japonaise de ce texte, car si je ne maîtrise pas bien le japonais, je maîtrise encore moins la langue écrite. Merci à Miki Senseï de l'avoir relue et corrigée. Du fond du cœur mes remerciements particuliers pour Maître Chiba, Maître Araki, et Maître Satô. Et puis : un remerciement « encore plus particulier » pour : Maître Kobayashi.

Kobayashi Shihan (Daito-Ryu, 2010)

Pour parler sincèrement, jusqu'à présent, je me suis souvent posé cette question : « En tant qu'être humain, oui : qu'est-ce que je fais là sur un tatami à étudier les arts martiaux, ou présentement le Daito-Ryu ? À présent que j'étudie l'Aïki-Jujutsu, quel sens cela finalement a-t-il pour moi ? ».
Car oui : aujourd'hui j'ai 50 ans. J'ai commencé par l'escrime, puis l'escrime de compétition et aussi l'escrime ancienne à l'âge de cinq-six ans. À l'âge de 14 ans je suis passé à l'Aïkido. Hors blessures, je n'ai jamais cessé de pratiquer l'Aïkido pendant toutes ces années (pratiquant aussi d'autres arts martiaux en parallèle : Muay-Thaï, Iaï-Do, Ken-Jutsu, Kendo, Taï-Kyoku-Ken, tir aux armes à feu, etc.).

À notre époque, n'est-ce pas vraiment une chose étrange ? En effet : « À moins d'être policier, militaire, de faire bandit, ou d'aller où il y a la guerre, ou de vivre dans des endroits très dangereux, ça ne sert strictement à rien, ni à personne ». Ma femme, comme les gens normaux, pensent exactement cela.

Alors notre question devient : « Que signifie aujourd'hui le sens de la pratique de la voie des guerriers ? ».
Si j'essaie de me souvenir, vers 14-15 ans, en France, j'ai découvert un film d'une démonstration d'Aïkido de Morihei Ueshiba. C'était la première fois que je voyais un expert en art de guerre utiliser son savoir « guerrier » en neutralisant avec le sourire quelqu'un qui l'attaquait. Quel choc extraordinaire. À ce moment-là, je n'avais pas compris comment il s'y prenait, mais j'avais trouvé cela vraiment formidable, unique et génial !

Je crois que j'ai voulu alors imiter Morihei Ueshiba. Et ainsi j'ai commencé à marcher sur la voie de l'aïki. Cependant l'Aïkido a coupé sa relation avec l'Histoire. Or être coupé de son passé, c'est devenir orphelin de naissance : il faut tout reconstruire depuis sa naissance, par sa propre imagination. Car comment reconstruire quelque chose que l'on a volontairement ignoré : sur quel socle ? Même en disant : « L'époque a changé », peut-on sérieusement penser pouvoir préserver l'Aïki tout en voulant ignorer ses plus de 1 000 ans d'histoire ? D'ailleurs « cette réflexion ne concerne pas seulement l'Aïki, mais l'ensemble des arts », voilà ce que je pensais depuis le début, voilà ce que je pense encore aujourd'hui.

L'Aïki, comme concept, c'est quelque chose de formidable. « L'Aïkido aussi, c'est formidable », pourrait-on dire. Mais où se trouve l'Aïki de l'Aïkido à ce jour d'aujourd'hui ? Même en s'entraînant des dizaines d'années, il n'est pas facile à trouver, n'est-ce pas ? Mais en s'entraînant à l'Aïki-Jujutsu, est-il plus facile à trouver ?
Ainsi pendant beaucoup d'années, de si nombreuses fois, j'ai beaucoup entendu des pratiquants d'Aïkido se demander : « Y a-t-il des critères de vérité de l'Aïki ? » ou encore : « Il y a beaucoup d'opinions différentes à ce propos de l'Aïki, mais qui finalement a raison ? » (note externe : on pourrait aussi rajouter ici cette réflexion qui fait presque loi sur les tatami un peu évolués et qui libère du poids de la recherche de la vérité, du poids de la responsabilité de ceux qui enseignent également : "Oui, oui, il y a ça aussi, car il y a plein de façons de faire en Aïkido").

Yamaguchi Shihan
(Aïkido ; Uke : C. Tissier, 1978, CCT)
Ueshiba Morihei le savait, les anciens les connaissaient, ces critères de vérité. Et c'est pour cette raison, comme je l'ai dit précédemment, qu'encore jeune, je voulais parvenir à l'imitation de ce que faisait Morihei Ueshiba, parce qu'il y avait de la vérité dans ce qu'il faisait, cela se sentait, du fond du cœur cela se sentait (bien certainement pas que cela, et j'en suis conscinet aujourd'hui, mais une certaine vérité intangible transparaissait dans ce qu'il faisait, et cette vérité était la vérité de l'Aïki).
Cependant : « voir », « parler », penser avoir compris », « imiter », « pouvoir faire », et « parvenir à faire » sont des choses différentes.
Ainsi le premier critère de vérité de l'Aïki ne consiste-t-il pas à comprendre ceci ("Peut-on sérieusement penser pouvoir préserver l'Aïki tout en voulant ignorer ses plus de 1 000 ans d'histoire ?")? Cette vision est indispensable. Mais comment le comprendre ? En abordant d'abord l'Aiki par son versant de l'Aïki-Jujutsu.
Pourquoi ?

Chiba Shihan (Daito-Ryu, 2010)
Pour le moment je vois quatre réponses à cette question :
- En pratiquant l'Aïki-Jujutsu, on bute très vite sur les limites de son propre corps, et de ses propres idées.
- En pratiquant l'Aïki-Jujutsu, on bute très vite sur les limites du corps du partenaire, et de ses idées.
- En pratiquant l'Aïki-Jujutsu, on peut bien étudier la structure corporelle, la sienne propre et celle des partenaire, et ce qui se passe à l'intérieur du corps (os/ossature/le sens aisé de pliure des articulations/les mises en défauts (déséquilibres et tensions).
- En pratiquant l'Aïki-Jujutsu, on parfait peu à peu, avec adresse et naturel : un corps adapté ; un timing adapté ; on parvient à mieux construire les techniques, à comprendre le sens des douleurs.
- Puisqu'il n'y a pas a priori de connivence en Aïki-Jujutsu, cela permet de mieux évaluer la valeur de la technique et surtout : de mieux prendre conscience du danger que représente « Aïte », ou les circonstances de danger qui peuvent venir à nous. Ce qui entraîne une meilleure conscience du danger en général et donc plus de pertinence face au danger (pour commencer : « moins de peur », n'est-ce pas).
De plus, émergent du Daito-Ryu et à l'aune de ma courte expérience en Aïki-Jujutsu d'autres critères de vérité de l'Aïki. Ces critères de vérité ne semblent pas dépendre de ceux qui parlent (les Senseï ?), mais émergent directement des mouvements de la technique elle-même.

Satô Shihan (Daito-Ryu, 2010)
Ce sont donc à mon humble avis, et avec mon expérience très mesurée, des critères très « Aïki », qui ne paraissent ni trop subjectifs, ni dictatoriaux.
Ces critères peuvent être à peu près facilement décrits en 5 points. Or, ce sont 5 points vérifiables. Ce sont 5 points identifiables :
- Un mouvement doit pouvoir être effectué par un moins fort sur un plus fort. Le contraire n'étant une preuve de rien (car dans le cas contraire, c'est-à-dire quelqu'un de plus fort physiquement sur quelqu'un de moins fort physiquement, on ne peut que dire : « Ah, cette personne est très forte physiquement ! », ou encore : « Ah, cette personne a une longue expérience ! ») ;
- Un mouvement doit réussir, mais pas grâce à un effet de surprise, ni grâce à un effet de vitesse ;
- Lors de la prise de « contact » avec le partenaire/attaquant, c'est dans le tout premier instant de ce « contact » que s'organise la « prise/capture » du partenaire/attaquant (pour lui : « je vais te détruire » devient soudain : « Ahhh ! Mais qu'est-ce qui se passe ? ») ;
- Lors de l'exécution d'un mouvement et à la suite de ce geste « Aïki », le partenaire doit être mobilisé, gardé en tension (tension articulaire, tension dynamique, tension de déséquilibre, etc.). Cette mise en tension doit perdurer tout le temps du mouvement, du début à la fin du mouvement ;
- Ce n'est pas parce qu'il y a douleur dans le mouvement que l'on fait, qu'on utilise la douleur pour elle-même en Aïki-Jujutsu ; c'est pour mettre le partenaire en tension qu'on peut utiliser la douleur. De la sorte le type de douleur provoquée est très différent. Si l'on fait un bon mouvement Aïki, lorsque le mouvement est terminé, ou lorsque l'on arrête le mouvement, ce n'est pas une ou des douleurs qui « restent » dans le corps du partenaire. C'est vraiment une grande particularité de l'Aïki en général, et de l'Aïki Jujutsu en particulier.
En se rapprochant de plus en plus de ces critères d'appréciation, on peut dire que l'on se rapproche aussi de plus en plus de mouvements Aïki idéaux. Cela ne veut peut-être pas dire qu'on sait faire les mouvements Aïki habilement ou parfaitement ; cela ne veut pas dire non plus qu'on connaisse tout le répertoire du Jutsu de l'Aïki ; mais cela signifie qu'on est bien dans la direction de l'Aïki. Ainsi sera préservée son essence, et sa justesse, sans forces superflues, et sans violences gratuites. Et cela pour tout pratiquant quel que soit son niveau, sa taille ou son poids.

Mais en disant cela, on m'a demandé souvent : « Mais alors qu'est-ce qui différentie le JUTSU du DO en AÏKI (Aïki-Jujutsu et Aïki-Dô) ? »
Pour parler franchement et techniquement parlant, à haut niveau, je ne vois pas grande différence, mais peut-être ce qu'on peut dire, c'est que : ce qui différentie le JUTSU du DO en AÏKI, c'est la configuration (l'état) de son propre cœur lorsque l'on fait les mouvements.
Il y a donc deux cœurs à mettre en phase : le « cœur » de l'art, et le cœur du pratiquant.
Cependant, et mettant ici à part les logiques et raisonnements intellectuels, de quel « cœur » du pratiquant parle-t-on ici ?
En effet l'homme a plusieurs « cœurs », n'est-ce pas ? Il y a son cœur apparent, celui qu'on voit, celui qu'il veut bien montrer : c'est son « cœur social » en quelque sorte ; mais il y a aussi son cœur caché, secret : celui qu'on voit rarement ; et puis il y a le cœur "affecté", et son cœur "émotif", ou son cœur "affectif", ou son cœur "intuitif", etc. Il y a enfin : "son cœur ultime, c'est-à-dire ce que ferait cette personne dans une situation où tous les autres cœurs ne peuvent plus parler (situation de panique, d'agression réelle, d'accident grave, ou de catastrophe).
Alors pour l'Aïki, quel cœur de pratiquant correspond à quel cœur idéal de l'Aïki ?
Le Daito-Ryu peut devenir une technique incroyablement destructrice.

Chiba Shihan (Daito-Ryu, 2010)
Autrefois, Daito-Ryu pouvait être utilisé de deux façons principales : tuer ou blesser gravement en quelques secondes, ou neutraliser en quelques secondes (note externe à l'article : "Un mouvement de Daito-Ryu : Ichi byo, ichi jo !" : "... juste une seconde et l'espace d'un tatami !"). Aujourd'hui à notre époque, le statut de Samouraï n'existant plus, le monde des lois ayant changé aussi, il n'est plus question de tuer ou blesser gravement quelqu'un. Ainsi pour pouvoir permettre l'entraînement sans trop de risques, le Daito-Ryu prend surtout le choix de la neutralisation.

Chiba Shihan (Daito-Ryu, 2010)
Je ne sais pas bien s'il faut dire cela de façon péremptoire, mais neutraliser au lieu de détruire, n'est-ce pas justement un formidable projet ? Est-ce que cela ne signifie pas : respecter de la vie ? C'est ce qu'on appelle en français : « la noblesse de cœur ». C'est-à-dire : un cœur unifié vers un projet global de sécurité à la fois vaste et profond, (communautaire) et personnel.
« C'est un sens profond et personnel » : Pourquoi ce paradoxe ? Parce que la paix d'autrui ne peut commencer qu'avec la paix de soi. Or comment être en paix avec soi-même si l'on est en situation d'insécurité... ? Donc, si je reviens sur ce que j'ai dit précédemment à propos des différents cœurs de l'Homme, l'idéal serait un cœur de pratiquant complet.

Chiba Shihan (Daito-Ryu, 2010)
Mais : « Un cœur complet », Qu'est-ce que c'est ?
Justement, un cœur complet c'est : un faisceau de nos différents cœurs, eux-mêmes alignés dans la direction commune de ces deux sécurités précédentes (personnelle et communautaire). Et ce cœur complet vient ici s'intégrer à l'objectif du cœur noble de l'art (neutralisation/contention de l'agressivité, et non la destruction de son porteur*).
L'Aïki-Jujutsu est pour moi cet apprentissage du cœur complet, et donc de ma condition d'être humain."
Fin du rapport officiel. Olivier Gaurin, Tokyo, le 25 Juin 2010

Suite et dévelloppement de ce rapport dans l'article (vous pouvez cliquer sur le lien pour voir apparaître l'article) :
"Fondation de l'Aïkido et de l'Aïki-Jujutsu : La Problématique"
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