Histoire de l'Aïkido (Seconde Partie)
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Voici la deuxième partie de cette "Histoire de l'Aïkido". Si la première partie de cet article considérait l'histoire de l'Aïki depuis les origines antiques jusqu'à notre époque contemporaine, cette deuxième partie reprend cette histoire depuis l'envol contemporain de l'Aïkido à partir des techniques d'Aïki-Jujutsu de Takeda Sokaku jusqu'à nos jours.
Bonne lecture.
DE L’AÏKI-JUJUTSU À L’AÏKIDO
(suite... ) Or pour l’aïkido, on eut l’idée de prélever certains des mouvements les plus significatifs de ce répertoire de l’aïki-jutsu, les têtes de listes de la progression du Daito-Ryu le plus souvent . D’où les noms des « groupes de mouvements » transformés en « principes » ou « enseignements » uniques.
C'est un peu compliqué à démêler mais pour vous donner une idée la plus claire possible :
1) IKKA-JO (ou encore sur certains documents : "Dai-Ichi-Jo". Donc IKKA-JO : « La première série (des x 30 mouvements en Ikka-Jo ») ) est la première série de 30 mouvements apprise en Daito-Ryu. Cette série comprend entre autres le mouvement dit « IPPON-DORI », qui est le premier mouvement de cette liste.
Or le terme « Ippon-Dori » (sous le titre de liste : « Ikka-Jo »), est le terme qui signifie en fait : « Prise (dori) de la barre (ippon) ». Ces mouvements de Daito-Ryu Aïki-Jujutsu de « manipulation de la barre du bras » (car un bras qui attaque, ou ensuite un bras en danger se raidit), sont devenus en Aïkido « LE » mouvement unique de : « IKKYO ».
Le terme ancien de « Ikka-Jo » donc, signifiait à l’origine : « La liste DES « Premières dispositions » du Daito-Ryu » (au pluriel, et le terme : "premières", était compris dans plusieurs sens là aussi : l'ordre et à la fois l'importance par exemple).
Cependant, ce terme de : « Ikka-Jo », fut sémantiquement transférés au cours de l'histoire à la place de "Ippon-dori", puis synthétisé finalement dans son appellation de : « IKKYO ». C’est-à-dire : LE « 1ier enseignement » (au singulier, ce qui en limitait le sens pour le néophyte ; avec cette particularité, c’est vrai cependant, d’imposer une forme « Omote » (positive) et une forme « Ura » (négative), qui existe d'ailleurs en Daito-Ryu bien qu'elle ne soit en aucun cas aussi remarquable (ce n'est en Daito-Ryu qu'une variation, si l'on peut dire) ;
Et de même :
2) NIKKA-JO : la liste des 30 « 2ième dispositions », transformés en : NIKKYO (le « 2ième enseignement ») ;
3) SANKKA-JO : la liste des 30 « 3ième dispositions », transformés en : SANKYO (le « 3ièmeenseignement ») ;
4) Etc.… jusqu’au fameux Gokyo en Aïkido : la tête, si l’on peut dire ainsi, de la cinquième colonne des 118 mouvements-bases du Daito-Ryu Aïki Jujutsu (série concoctée pavec brio et une étonnante intelligence par le fils de Takeda Sokaku et qui fait désormais référence en Daito-Ryu quelles que soient d'ailleurs les écoles ou les styles).
C’est ainsi qu’on s’est mis à extraire le commun dénominateur entre des variantes de telles et telles séries de mouvements Daito-Ryu afin de déterminer des mouvements qu’on dira par la suite et sans humour aucun : « génériques » en aïkido (les bases, dites : « kihon »). On retrouvera d’ailleurs plus tard certaines de ces variantes dans ce qui fut improprement appelé des « applications » en aïkido, ou encore mieux : des « mouvements oubliés », ce qui peut faire beaucoup sourire l’Histoire et pleurer de rire les pratiquants de Daito-Ryu, certes, mais qui n’a jamais mis la puce à l’oreille à personne de nos « grands maîtres » d’aïkido apparemment…

Après cette extraction, naturellement, on chercha à savoir comment exécuter chacune de ces techniques résultantes et prélevées, mais cette fois de façon simplifiée et avec le plus grand nombre d’attaques possibles. Ce répertoire était et devint donc une base très simple mais assez artificielle d’une douzaine de mouvements principaux, multipliés par une trentaine d’attaques prédéterminées.
C’est cet ensemble, par concrétion de " 12 ou 20 mouvements x 30 ou plus attaques " qui forma l’Aïkido d’après-guerre dans une constante « épuration », qui continue aujourd’hui*. Jusqu'à donner l’Aïkido contemporain.
* Tous les mouvements potentiellement dangereux ou difficiles à exécuter ont été un à un délaissés par exemple. Ainsi que les mouvements difficiles d’exécutions, eux aussi abandonnés, ou ceux livrant cette fois « trop » de secrets. À ce propos et si l'on regarde bien : c’est le même moyen qu’employa Jigoro Kano pour « inventer » le Judo... cette fois à partir d'anciennes techniques de Ju-jitsu.
Et ce sont ces quelques mouvements « survivants » du Daito-Ryu Aïki-Jujutsu, eux-mêmes simplifiés ou recomposés dans la même perspective de simplifacation-normalisation, qui sont devenus ce qu’on nomme, un comble : « LES BASES » de l’aïkido (oui, vous pouvez rire ou pleurer suivant votre affiliation et/ou votre niveau, mais c'est la réalité).
Mis à part son classement par thème*, l’aïki-jutsu du Daito-Ryu avait une progression d’apprentissage très particulière, et fort différente de ce qu’elle devint dans l’aïkido d’aujourd’hui. Il faut dire que Takeda Sokaku ne montrait toujours ses techniques qu’une fois à ses élèves : il ne revenait pas dessus un autre jour, considérant qu’il les avait déjà montrées, et donc qu’elles avaient dû être apprises, comprises et enregistrée. Et il n’était pas loisible de poser des questions sans engendrer sa colère. Aux élèves donc de retenir sur l’instant ce que Sokaku montrait, et d’en capter les subtilités ou l’essence, raison sans doute de cette « méthode » originale, ce qui demandait une très grande attention.
Des classements de ces techniques furent faits par la suite par les anciens différents courant de Daito-ryu (jusqu'à la mise en forme des 118 mouvements de bases par Tokimune Takeda, le fils de Sokaku Takeda, mise en forme qui fait référence pour les bases du Daito-Ryu, laissant ensuite liberté pour le reste du savoir en Daito-Ryu suivant les écoles ou les courants concernés par son enseignement).
Mais on retrouve globalement les mêmes types de progression par « séries », plus ou moins simplifiés cependant. De nombreuses subdivisions de niveaux et d’enseignements, ainsi, subsistent sous les vernis des apparences, reprenant sans doute les grandes lignes ou dans le détail l’enseignement très particulier de Sokaku, qui avait l’habitude d’enseigner ce qui était possible pour tel ou tel élève (c’est la raison pour laquelle il enseigna surtout à Ueshiba des techniques d’aïki, car celui-ci était de petite constitution).
* La liste de Sokaku Takeda faisait figurer sur son Menkyo-Kaïden les rubriques suivantes, chacune caractérisées par un certain nombre de techniques dûment apprises et intégrées : Shoden, Aïki-no-jutsu, Hiden-no-ogi, Nito-ryu Hiden, Goshinyonote, Kaishakusouden-no-koto et kaiden-no-koto.
De plus il faut rappeler ici le socle éducatif général de la pédagogie japonaise des arts en général, et des arts martiaux en particulier : la progression en trois strates différentiées d’accessibilité au savoir. Ces trois phases appelées SHODEN, CHUDEN et JODEN, qui correspondent à :
- SHODEN : L’enseignement de la forme du kata (kata = forme répertoriée, le dictionnaire de l’art en quelque sorte) pour élèves débutants/intermédiaires. C’est : Shoden = > qui amène à SHU : embrasser le contenant du kata, de la forme, imitant le maître en totale obédience ;
- CHUDEN : L’enseignement conceptuel pour élèves avancés. C’est : Chuden = > applications (bunkaï) du kata pour arriver à HA : savoir diverger du kata ;
- JODEN : L’enseignement de l’essence pour les élèves atteignant un niveau supérieur. C’est : Joden = > qui mène à RI : rejeter le Kata en gardant pourtant sa lisibilité de kata = liberté créatrice dans l’exercice d’une forme imposée : le contenu libre du kata s’impose pleinement dans son contenant imposé;
- Hors cela, ou plutôt en superposition technique de cette progression pédagogique (les occidentaux croient toujours que le Japon ne connaît pas ou ignore même la pédagogie. Je pense que c’est une grossière et suffisante erreur de jugement), la progression générale en Daito-Ryu reste dans l'ordre chronologique plus ou moins celle-ci :
- Le JU-JUTSU : Il s’agit tout d’abord d’apprendre les techniques du JUTSU, c’est-à-dire les techniques primaires d’un combat, des techniques rustiques d’efficacité guerrières, et des techniques pragmatiques d’autodéfense. Cela avec vigueur, pragmatisme (réussir ou non), et sans trop se poser de questions sur la finesse des techniques : peu importe si c’est vraiment correct ou non, elles doivent juste : « marcher » !
- L’AÏKI-JUJUTSU : Ensuite les élèves qui avaient fait leurs preuves en cette matière considérée comme très primaire pouvaient commencer à aborder les techniques d’Aïki au niveau des implications anatomiques du « partenaire/agresseur » en position de départ stabilisée = > comment « faire passer » les techniques du JUTSU au sein du corps d’un partenaire solide, fort ; sans rupture de liaison inconsidérée ou antagonismes anatomiques qui entraînent fatalement des résistances, des blocages, des contre-attaques ou des « contres » (Shiro Omiya, élève de Maître Tsuruyama (lui-même ancien élève de Takuma Hisa) parle ainsi de « Yoga martial »). Il s’agissait ici du « Ki-no-AWASE » (mise en concorde des KI) ou le « Ki-no-MUSUBI » (nœud des Ki ensembles), par des principes techniques très fins (principes des poulies (au pluriel ici, car il y en a plusieurs sortes), coupes dans les coupes, infiltration des forces, utilisations particulières des mains et des doigts, utilisations de la charpente structurelle du corps, des entrées articulaires, des déséquilibres, des sorties de lignes, des dissipations verticales ou horizontales, des aspirations/contractions, etc., etc., etc.).
- L’AÏKI-NO-JUTSU : Enfin seulement, pour les "meilleurs" de ces élèves-là, venait ensuite l’apprentissage de « l’Aïki de l’action », souvent cette fois au sein du moteur du mouvement d’agression (donc, il s’agissait fréquemment d’un « aïki réducteur », travaillant parfois « par anticipation ». On travaille alors avec le minimum d’effort : dans l’attaque en train de se fermer ; ou : en train d’arriver (sen-no-sen), ou en provoque même celle-ci (Hi-kake) ; pour ensuite « conduire » le partenaire à ses pieds. Cette facette de l’art en action de fluidité qu’on appela ensuite en aïkido le « KI-no-NAGARE » (écoulement du KI), comprenait la plus grande partie des mouvements du Daito-Ryu de haut niveau. Elle mettait aussi en œuvre, à part son aspect extrêmement technique, des facultés de manipulation, parfois même au caractère occulte ou spirituel (leurres, travail du « Ma » (de l’espace), travail des points ou directions de faiblesse ou de réflexes, manipulation psychologique, etc.), ou encore des principes surprenants de manipulations physiques des forces (mudra applicatifs (d’origine indienne et religieuse rappelons-le, qu’on retrouve en Shintô et bien sûr dans le bouddhisme ésotérique), Ki-Aï, etc.).
Sans s’étendre ici, retenez bien quand même ces trois étapes anciennes de la progression d’enseignement de l’ancêtre de l’aïkido :
A) « JU-JUSTU » : le KI brut, l’énergie, la force brute AWASE
(qui permet de jauger la motivation première d’un pratiquant) ;
B) « AÏKI-JUTSU » : le Ki-no-AWASE
(qui permet de jauger la finesse technique d’un pratiquant) ;
C) « AÏKI-NO-JUTSU » : le Ki-no-NAGAREAWASE
(qui permet de jauger la compréhension applicative d’un pratiquant) ;
Car elles représentent, même de façons souvent caricaturales, encore aujourd’hui les grandes tendances d’aïkido représentées dans le monde (c’est souvent pour savoir qui de celle-là est juste, ou plus juste que les autres, que les luttes interstructure perdurent, sans que celles-ci ne pensent seulement un instant à leur complétude. Et, paradoxalement, ces trois catégories représentent également assez bien aussi les niveaux positifs de pratique chez les pratiquants (leurs : « bons côtés », dirons-nous pour être gentil), nous venons de le voir, ou les enseignants d’aïkido (sans qu’ils se doutent eux-mêmes de cela eux non plus d’ailleurs… et souvent quel que soi leur grade).

Yamaguchi Sensei effectuant un Kokyu-Ho debout
(Uke : C.Tissier. Cette photo originale, que je pris au CCT à Vincenne,
sans doute en 1979, servi de trame de couverture
pour mes livres "Comprendre l'Aïkido" et "Le Mémento d'Aïkido")
Vous entendrez peut-être également parler de sortes de niveaux d’exécution. Parlons-en très brièvement ici :
1) KO-TAÏ (travail solide) = > kihon (départ arrêté et solide) ;
2) JU-TAÏ (travail souple ici, et non pas : "Embouteillage" en japonais, attention) = > ki no nagare (travail sur la dynamique du mouvement du partenaire sans arrêt prononcé ou « cassure ») ;
3) RYU-TAÏ (corps fluide, à ne pas confondre avec corps abandonné ou : "Mashmallow") ;
4) KI-TAÏ où l’on guide le partenaire dès que naît son intention = > kitai représenterait l'ultime stade : le takemusu aïkido (forme où de tout point de contact jaillit une technique d'Aïkido) : donc c’est ici le point d’anticipation absolu ;
5) D’autres existent encore, à discrétion d’ailleurs puisque ce sont des inventions purement pédagogiques de certains Sensei : voir le glossaire qui sera un jour édité dans cette section Aïki-Do.
LA « BASE » DE L’AÏKIDO ACTUEL
C’est cette avant-dernière étape de l’étude de l’Aïki, celle « aïki-no-jutsu » de l’anticipation (travail « dans le temps ») et de la pratique réductrice (travail avec le minimum d’efforts), qui fut peu ou prou choisie pour devenir paradoxalement la commune aune de mesure de l’Aïkido d’aujourd’hui : l’expression du « Do » de l’aïki.
C’est compréhensible car c’est celle-ci qui fut transmise en priorité à Morihei Ueshiba comme nous l’avons vu, par Takeda Sokaku. C’est elle qui paraissait également la plus simple à transmettre, la plus « démonstrative » et la plus surprenante surtout, œuvrant presque toujours en motion, et à partir du concept aïki s’entend, sur des principes de déplacements, de retraits, de pivot, d’effacement, d’entraînement et de déséquilibre des partenaires.

Yamaguchi Senseï (photo ci-contre, 1924-1996) fut le maître qui développa techniquement à son point le plus élevé sans doute cette forme de pratique qu’on appela : « en Nagare », en n’omettant pas dans sa pratique les bases de l’Aïki originel de l’Aïki-Jujutsu (mais qui s’en aperçut de tous ceux qui se réclamèrent ensuite de lui ?).
Or ces nouvelles façons d’art martial croyaient être bien connues dans d’autres arts martiaux comme le judo par exemple (ou ses ancêtres Ju-Jitsu : une vingtaine de Ryu différents (d’écoles) représentés aujourd’hui en France).
Et ce n’est donc pas un hasard si les pionniers de l’aïkido en France ou en Occident vinrent majoritairement, au début de son introduction, du monde du judo. En effet, ce sport alors en pleine expansion reconnut là vaguement un art parent du sien, et même encore un peu plus exotique que les ju-jitsu* d’alors.
* Les ju-jitsu furent principalement (parfois récupérés) d’origines historiques plébéiennes au Japon, rappelons-le. C’est surtout ceux qui ne portaient pas de sabres à la ceinture qui le pratiquaient : paysans, commerçants, médecins, artisans, membres de la police, etc…). Alors que Aïki-Jujutsu fut de tout temps et depuis son origine un art guerrier réservé aux castes de samouraïs et aux personnages de hauts lignages (noblesse), nous l’avons vu : Aïki-Jujutsu était un art de combat qui avait été développé pour les habitants de haut rang des châteaux, et tout d’abord dans la perspective d’attaque au sein du château et de son mode de vie (raison par exemple de la subsistance très importante du travail à genoux en aïkido (SHIKO), alors qu’il n’existe pas dans les autres arts martiaux, et pas davantage dans le Ju-Jitsu par exemple). L’Aïki-Jujutsu était donc un art exclusivement nobiliaire. D’ailleurs, et d’après les souvenirs de Minoru Mochizuki, les tarifs du dojo de Morihei Ueshiba, le Kobukan, au 20ième siècle pourtant, allaient dans ce sens de l’élitisme social : « Le salaire initial pour un diplômé de l’université à cette époque était de 35 Yen (sorte de SMIG de référence au Japon). Le tarif mensuel au dojo Ueshiba était de 30 Yen. C’était vers 1933. Le tarif mensuel au Kodokan (dojo de Judo de Jigoro Kano) à cette époque était de 3 Yen. Il n’y avait que des élèves riches au dojo. Ceux qui étaient pauvres ne pouvaient pas venir. Ueshiba Senseï n’était pas pauvre, bien sûr, mais il ne menait pas une vie de riche. Il devait nourrir des personnes telles que nous, les Uchi Deshis. » (Aiki News n° 72 (septembre 1986) Traduction française : Damien Gauthier). Mais cela, même le monde du judo occidental l’ignorait alors. Comme l’ignorent encore à ce jour les fédérations d’aïkido, qui auraient pu se servir a contrario de cet extraordinaire « levier culturel » pour élever l’aïkido au rang de quête de « la noblesse de soi », au lieu de le rabaisser vers la doxa abrutissante du « plus fort ou mieux que mon voisin ».
Mis à part le fait que l’introduction officielle de l’aïkido en France fut l’œuvre de Minoru Mochizuki (en 1951, venu pour enseigner le Judo. Même André Noquet fut à la base un professeur de Judo !), pour les judokas européens donc et en ce temps des années cinquante, l’aïkido d’Ueshiba était un peu pour eux une sorte de « super-ju-jitsu dynamique », qu’ils découvraient sans bien comprendre ses spécificités techniques, culturelles ou historiques.
L’utilisation des structures logistiques locales d’entraînement : les salles avec des tatamis, des clubs ou associations déjà organisés, étant une explication qui complète ici les causes de ce relatif engouement de superposition. Engouement qui fut certes à mon avis une chance formidable, mais… l’un des grands malheurs de l’importation occidentale de l’aïkido, par la surconfusion des genres qu’il imposa, confusion qui devint d’ailleurs une référence (!).
Il faut par contre noter que l’un des plus grands pionniers du judo moderne fut Shida Shiro (1866-1922). Jigoro Kano au Japon lui proposa en effet la direction du Kodokan (vers 1891). L’homme refusa, certes, mais il faut savoir qu’il était lui-même un des deux anciens élèves de Saigo Tanomo Chikamasa (Shiro Shida devint même le beau-fils de Tanomo en épousant sa fille. L’autre de ses élèves ayant été nous l’avons vu Takeda Sokaku, qui fut, lui, au début de sa relation avec Tanomo : son garde du corps). Or la fameuse technique de judo favorite de Shida Shiro, son « spécial », appelée Yama-Arashi (la tempête de la montagne, sorte de projection d’épaule ressemblant à un départ de Shiho-nage croisé haut et bas, qui le faisait gagner dans ses tournois de Judo, à l’époque où l’on voulait démontrer la supériorité du Judo découvert par Jigoro Kano, était une technique de… Daito-Ryu-Aïki-Jujutsu (sorte de « kuruma-daoshi no karame-nage », pourrait-on décrire, c'est-à dire sans doute une sorte de mouvement en Seoï-nage) !
VERS UN AÏKIDO « MODERNE »… QUI SE CHERCHE !

Démonstration d'Aïkido à des étrangers par Ueshiba Morihei
(on reconnaît de droite à gauche : Sasaki Sensei, Tamura Sensei et Kishomaru Sensei)
Pour les élèves directs du fondateur Morihei Ueshiba, le « tamisage » technique du Daito-Ryu ne posa guère de grands problèmes. Car ceux-ci, formés plus ou moins profondément par le maître, avaient enregistré inconsciemment et corporellement les bases nécessaires de l’apparence et de la sensation, même sans avoir appris directement le Daito-Ryu. Ils savaient donc mimer très bien le contenant technique aïki. Du moins pour eux-mêmes et le très peu de techniques de Daito-Ryu qui demeuraient actives en aïkido (moins d’une cinquantaine assurément). Beaucoup d’entre eux d’ailleurs pratiquaient ou avaient pratiqué le Daito-Ryu à un très bon niveau.
Mais justement et par la suite, un problème se posa rapidement puisque l’aïki se faisait maintenant, un comble… sans les bases de l’efficacité techniques du JUJUTSU de l’aïki. Il fallut donc, et surtout pour les successeurs de Kishomaru Ueshiba par exemple, réinventer des conditions de réussites aux mouvements, et retrouver une base technique potentiellement viable à ce haut de gamme devenu de fait et dans la réalité : « une pyramide creuse », une « pyramide sans socle ». Car l’aïkido était devenu un art martial « placébo », certifié fascinant, oui, mais sans aucune garantie technique d’origine (la façon officielle de faire les techniques de Ikkyo ou de nikkyo actuellement en aïkido en est la preuve flagrante, qui est souvent inverse en bien des points, ou alors un grand mélange confus, par rapport aux façons assez nombreuses (d'après Mori Sensei de la Takumakaï il existe ainsi une trentaine de façons différentes de faire Ikkyo en Daito-Ryu par exemple) par lesquelles elles pouvaient se faire autrefois suivant les niveaux des pratiquants, leurs compétences, leur morphologie, et les circonstances). D’où les : « explications perroquet », les mouvements : « cyclone », le grand : « Magic-Circus », les Maîtres soi-disant : « gentils » (plutôt du style « fausse-bonace ») ; ou des « styles » personnels d’aïkido qui émergèrent soudain, parfois complètement décalés de toute réalité de son sens historique si l’on connaît les origines de l’art, parfois complètement psychotiques, ou névrotiques, car perdus dans leurs repères originels.
Au fil du temps, c’est pour cette raison que l’aïkido devint le plus souvent sur les tatamis :
- l’expression fumeuse d'un art de dressage : le Maître devient le dompteur à terme de ses élèves, devenus peu à peu des fauves pavloviens, celui qu’on ne doit pas remettre en cause et avec qui donc : « Ca marche toujours » ;
- Une épreuve de force, ou un jeu de dupes : « tu me vois, tu me vois plus ! » (l’absence de compétition n’arrangea pas l’affaire, du moins en ce sens de la réalité de soi, il faut le dire)
Et par ces deux travers se mit en place l’enseignement indirect d’une énorme réserve de tics nerveux à gagner, ou de manies étranges propres aux Aïkido-ka de telle ou telle obédience. On appelle cela en japonais des « KUSEI » (ce qui signifie : tic, manie, penchant, habitude, une sorte de « faux pli » de la pratique en quelque sorte, un moulage raté). Exemple : la manie de la « touche » en Atemi pendant les mouvements, pour Uke par exemple, sans savoir ni jamais avoir expérimenté s’il y a effet probant ou non en réaction à telle ou telle technique ou partie de technique (la pratique du Karate ici ne change rien à l’affaire) ; les corps rigides ou décalés dans leurs réflexes de base, sur des saisies par exemple (Ah : Morote-Dori !) ; les anticipations stéréotypées de mouvements, les attaques irréalistes ou ayant perdu complètement leur sens, les chutes par convention, et j’en passe des bonnes et des meilleurs…
De toute façon et on le comprend : il fallait bien que les mouvements « passent » ! Et donc on en arriva vite à des styles : « société des acrobates du vol plané organisé », « Caterpillar pourquoi t’as peur ? », ou à l’inverse « poker menteur : t’as perdu ! », ou évidemment… un mélange des trois à la fois. Ce qui apporta une nouvelle confusion de plus : une confusion indescriptible de l’art, et des querelles sans fin sur ce qu’il fallait faire ou ne pas faire finalement en Aïkido.
Bref, on en était revenu à l’image d’Épinal de la plupart des arts martiaux à caractère sportif-macho-antagonistes courants. Après 1000 ans d’histoire et de bonification, l’aïki venait de régresser comme jamais en moins d’une quarantaine d’années. Il devenait juste le théâtre d’une vaste et bruyante "foire aux bestiaux" où la vérité n’était plus démontrable ou localisable nulle part.

À mon arrivée au Japon, en 1986, je ne devais y rester que 3 mois,
j'avais maigri de quinze kilos (boxe parfois oblige)
et j'y suis resté 12 ans la première fois.
J'ai heureusement repris du poids depuis mais...
j'y suis encore (^_-) !
(photo : K.Izuka)
Pourquoi ?
En prenant une direction sportive et éducative (modèle de développement du Judo de Kano) pour atteindre à la vulgarisation de cet art, on avait cru résoudre le problème de la martialité des techniques « d’aïkido » dans l’enseignement de masse, puisque la vitesse, la surprise, la douleur articulaire locale insupportable, et la force brute remplaçaient l’adéquation anatomique ou dynamique ancestrale, et réellement « aïki » des mouvements*, ou les points clefs ou encore finaux des mouvements : les immobilisations principalement et par exemple, ce qui s’appelait alors le « KIME » d’une technique (« l’épilogue décisif », visant le découragement complet des forces et de la liberté d’action de l’agresseur), souvent associé à des Atemi conclusifs permettant soit de le mettre dans une certaine configuration d’attitude, soit directement hors de combat.
Il ne faut pas croire en effet que l’Aïki-Jujutsu fut seulement une partie de plaisir philosophique ou une pratique martiale anecdotique. Je peux vous assurer pour en avoir découvert maint et maint exemples, que c’était à la base des techniques absolument redoutables, réellement invalidantes ou même extrêmement cruelles, destructrices à un point que sans doute peu de gens peuvent même imaginer de nos jours. C’étaient en fait des techniques qui avaient deux pôles :
- Des techniques de neutralisation de type policières ;
- Des techniques de guerre, donc : subitement létales.
À tel point que même en Daito-Ryu et à l’heure actuelle, pratiquement plus aucun maître ne connaît ou même n’enseigne ces deuxièmes types de vieilles formes meurtrières, tant elles peuvent se révéler handicapantes, même à l’entraînement. En cela et ce n’est pas plus mal s’il ne perd pas son essence, car le Daito-Ryu peut se « civiliser » ainsi.
Mais revenons à l’Aïkido : En plus de la philosophie ésotérique de Morihei Ueshiba, pourtant très intéressante en soi et qu’on a plus ou moins abandonné également, ce manque de base de « l’aïki » dans l’Aïki-Do continuait de propager au contraire le malaise : celui de la légitimité et de l’originalité martiale de cet art nouveau devant le développement sans faille d’autres arts martiaux, eux déjà fort bien établis.
Car finalement on arrivait à peine à faire aussi bien qu’eux, et avec un pacifisme, pour le coup, tout à fait douteux. En effet, il ne suffit pas de dire : « pas de rivalité, pas de compétition » pour que tant la rivalité que la compétition disparaissent. Il aurait en effet fallu avoir le courage et l’intelligence d’assumer cette décision dans son sens littéral (l’expérience, ou la capacité culturelle et « intellectuelle » aussi fit défaut à beaucoup des pioniers de l'aïkido apparemment ; enfin disant cela très humblement et peut-être... ?).
L’absence de rivalité est de fait difficile à mettre en œuvre, du moins en regard de notre monde voué socialement et économiquement à la compétition justement. Et dire le contraire me paraît peu objectif ou révèle une pensée très particulière (un possible ascétisme de type épicurien par exemple), mais peu aisée à faire entendre. Car effectivement, si on sous-entend le contraire, une : « compétition ouverte », même en préconisant l’inverse par quelques mots creux de sens, personne n’est perdu ; et c’est alors : « chacun pour soi »… ce qui bien sûr arriva !
C’est pourquoi devant le « manque à gagner de la pertinence de l’aïkido de l’après-fondateur », on a rapidement perçu qu’il fallait « réinventer » ou « recréer » complètement une martialité qui corresponde à quelque chose de raisonné, de « logique », ou du moins capable d’impressionner la foule des badauds du : « Il est plus fort que les autres… je vais m’inscrire*… ».
* Alors que c’est le contraire qui est preuve de vérité (historiquement parlant s’entend, mais peut-être veut-on refaire l’Histoire justement, et alors la question qu’il faut se poser, c’est : « Au profit de qui ? »). Ainsi en Daito-Ryu Aïki-Jujutsu, lorsqu’une technique est exécutée en force (même si elle ne le paraît pas), on s’entend souvent dire ceci : « Si une femme, ou un enfant, ne peut pas arriver à exécuter la technique que vous essayez de faire, parce que lui ne peut pas mettre en œuvre ces moyens, alors c’est que cette façon de faire la technique n’est pas naturelle ni réellement juste ».
Mais « comment faire ? », puisque le pont entre le Daito-Ryu Aïki-Jujutsu et l’aïkido avait été rompu pratiquement entièrement dès la génération d’instructeurs suivant celles des élèves directs du fondateur (peut-être même et c’est ma supposition, dès l’après guerre, lorsque Morihei Ueshiba se « sépara » de son mentor Takeda Sokaku.
Personne n’avait plus donc, à part quelques rares interviews ou documents photographiques ou filmés de Morihei Ueshiba, ni la réponse entière, ni la réponse adéquate, ni surtout et cela est très important à comprendre : ni surtout les clés techniques d’utilisations des secrets ancestraux de ce fondateur ou de ces ancêtres, choses qui ne sont pas gravées malheureusement sur la pierre ou sur des tirages de pellicules photographiques*, surtout si on en ignore le sens, les détails de réalisations, et même en les consultant très attentivement ! (Avoir une clé en main, c’est bien. Savoir quoi en faire et savoir comment s’en servir, quelle porte du savoir ouvrir, c’est quand même mieux et une tout autre approche). On s’en aperçoit très bien lorsque l’on consulte les photos Soden de la Takumakaï par exemple, où même les spécialistes, des maîtres reconnus, tels des chercheurs scientifiques en université, débattent de ces détails qui permettent une compréhension meilleure des documents visés.
* À ce propos des témoignages photographiques de la Takumakaï, ou de ceux d’Ô Senseï d’ailleurs, les spécialistes considèrent qu’il s’agit là d’une approche "mémorandum" des anciennes techniques de Takeda Sokaku, rien de plus et pourtant rien de moins. Ces documents ne sont en aucun cas des « preuves », autres que ce qu’elles montrent : les points d'activation des techniques. Et seule la possession des clefs de lecture de ces documents permet donc un décodage de ceux-ci, clefs de décodage (points d'activations) que peu de Senseï possèdent en fait, ou veulent même bien livrer.
Il faut donc être extrêmement prudent lorsqu’on veut décoder les techniques d’Aïki grâce à des documents photographique (ou vidéo de même) sans un important back-up technique et spécifique d’Aïki-Jujutsu.

Le dojo historique de Ueshiba Morihei à Iwama
L’inconfort dans la civilisation de l’aïkido se perpétue en ce point : sans vouloir chercher la vérité de l’Histoire, qui fait foi de la réelle valeur martiale de la notion « aïki » (donc inutile à réinventer), on voulut donc (et on cherche encore aujourd’hui et à ce jour à le vouloir, par divers moyens d’ailleurs), une réalité guerrière « pacifique » de l’aïkido (toujours sans philosophie et évacuant à grand vent : tant le mysticisme du fondateur, que son passé d’Aïki-Jujutsu), qui se rattacherait à une réalité d’action la plus cohérente possible. Cela tout en radotant comme à la messe, c’est-à-dire en sourdine parce qu’il faut bien y croire quand même, des paroles vides de sens à propos d’efficacité de l’Aïkido, ou encore à propos de « la grande harmonie et la paix universelle » ou même à propos du "KI". Amen !
Or la vraie martialité, l’ancienne, « la martialité harmonique Aïki » (et non « harmonieuse » comme on le croit stupidement), de l’aïki est cohérente par essence, cohérente même si elle n’est pas forcément logique d’après les critères communs du : « Je fais ceci, parce que sinon il risque de faire cela ». Ce qui fait problème puisqu’on cherche en général par ce genre de logique (toujours en deux temps, une logique binaire donc), ce qui ne peut se trouver que par l’essence d’une autre logique, souvent inverse et très complexe, systémique : celle, tout à fait plurielle et indirecte, qui cherche la congruence au sein de la charpente, des soutiens physiques des corps « en actions naturelles de survie* » ou l’utilisation des points faibles de ce corps pour le mener à un point de « non-action-possible » et donc de neutralisation complète. Ce qui est très loin d’être la même chose.
* INOCHI-NOKORI (« Faire son possible pour survivre » pour Tori, celui qui fait de l’aïkido) et KORO-SHIAÏ (« Se battre pour détruire » pour Uke, celui qui attaque) ; et pour tous deux dans une configuration en : SHIZENTAÏ (l’état d’un corps nature, certes adapté à l’exercice de tels ou tels efforts, mais non encombré d’un formatage réflexe (Corps naturel ≠ tics nerveux, ou : corps naturel ≠ psycho-physiologico-rigidité).
AÏKIDO : LES RÉFÉRENCES LOGIQUES
Il faudrait donc plutôt retrouver cela, dans les mouvements, aussi dans les corps, dans l'utilisation tout à fait particulière des corps : un art des harmoniques ?
Pas facile : le « déracinement » opéré a complètement retiré l’aïkido de sa terre d’origine. Ce transfert a retiré en grande partie également des mouvements les points (racines) très particuliers et spécifiques qui permettaient une exécution non pas "facile", mais : sans peine. Or, les tentatives d’une greffe de cette pousse sur une nouvelle martialité théorique pensée « après-coup » donnèrent :
« Finie la philosophie, pas de compétition, certes, mais à l’inverse : « de plus en plus de dressage, de plus en plus de vitesse, de plus en plus de force, de plus en plus de tics, et en avant la musique sur les douleurs chroniques et irréversibles ! »
Et, comble du paradoxe : cela donna une compétition larvée sur le tapis, du genre : « À moi tu n’y arriveras pas ! ».
Ce qui a engendré, aberration profonde, un aïkido « destructeur » et « maniériste » à court, moyen, et à long terme finalement un Aïkido "prédateur". Bravo à nos grands « spécialistes », et au passage : merci pour mes genoux (^_^)...
Ces tentatives donc de greffe de cette pousse Aïki sur une nouvelle martialité théorique en "DO" pensée « après-coup » n’ont donc pas pu réussir à faire réellement redécouvrir les subtilités de l'« aïki » originel, évidemment. Sauf ponctuellement, parfois, et chez quelques rares maîtres (un élitisme qui tendrait à prouver ici encore et comme on le dit en Daito-Ryu : que "ces secrets ne sont pas à la porté de tout le monde"). Pourtant le plus souvent ces trouvailles de réels Kihon se font sur un éclair de génie, éclair souvent englouti, il faut le dire : soit dans une habitude d’enseignement monostyle qui gomme tout par son aveuglement, soit dans le fatras des pratiques habituellement admises par ce que j’appellerais ici, comme Shaupenhauer le faisait en son temps (ce n’est donc pas une insulte mais une constatation) : « la conspiration des médiocres »… les élèves déterminant en effet et à leur tour l’envergure ou la profondeur de l’apprentissage qu’ils veulent inciter chez leur maître, ce qui n’est, il faut se l’avouer, souvent pas très brillant (c’est ce qu’on appelle un : « nivellement par le bas », ou : le retour du boomerang dans la figure, et, en politique : une cacocratie (le pouvoir par les plus mauvais) ).
De plus, ces tentatives de greffe n’ont pas non plus réussi pour le moment à fédérer les pratiquants d’une façon pérenne autour d’un vrai projet Aïkido viable (et pour cause !).
Les grands maîtres successeurs de l’art à « X » générations désormais (ou se croyant successeurs), chantent donc à cœur perdu depuis la mort du fondateur comme des grenouilles recruteuses depuis leur petite mare de vérité, en essayant chacune sur leurs bases personnelles, leur passion, leur autoritarisme, ou avec leur charisme aguicheur et un savoir très personnel, d’attirer le maximum de factotons béats dans une rengaine beuglante et générale qui n’a plus rien d’aïki que le nom.
Mais comme l’on dit : « la vérité n’obéit pas au charisme de celui qui la professe ».

L'Aïki : Kobayashi Sensei lors d'un stage de Daito-Ryu en Espagne (2009)
Mais alors, où se tient cette vérité, justement, de l’aïkido ?
Car, finalement et techniquement, la question revient à se demander : « Où faudrait-il entreprendre un « arrêt » historique fixateur de la réflexion sur la voie « Do » de l’aïki ? ». Y a-t-il d’ailleurs un « point de vue » historique adéquat et légitime pour entreprendre un « arrêt sur image » d’une « vérité sur l’aïkido » qui enfin, finalement, le déterminerait ? Avant le fondateur ? Après le fondateur ? À partir des années trente ? À partir de 1942 ? de 1945 ? 1948 ? 1969 ? 1999 ? Sur tel ou tel « style » ? Sur tel ou tel maître ? Sur telle ou telle « géographie de l’Aïkido » ? Sur un avenir probable de l’aïkido ? Sur la loi du plus grand nombre ? Sur… ?
Historiquement parlant, il est évident que :
- Le premier point originel de l’Aïkido est la découverte, justement, de la notion de : « Chin-nah/Aïki In-Yo/Taoïsme » (8ième siècle après J.C.. Peut-être également une influence coréenne ancestral qui resterait ici à déterminer (?) ), et sa maturation japonaise historique jusqu’à nos jours : par des « alliances techniques de conglutinations », par des effets de personnalisations nominatives, et par des apports culturels spécifiques (Taoïsme surtout, mais aussi plus tard de néoconfucianisme, de Bouddhisme ésotérique, de Shin-do chamanique (la religion « Shintô »), etc.). Car ce sont des facteurs de synthèse en effet très particuliers à ce pays et à mon sens déterminants.
- Le deuxième point qui puisse faire référence est la transmission technique de l’aïki par Takeda Sokaku à Morihei Ueshiba. Et l’interprétation théosophique universelle qu’en fit ce dernier. C’est bien cette façon qu’a eue Morihei Ueshiba de donner un sens philosophique à de la technique de guerre qui donne une dimension particulière à l’idée même du concept « Aïkido ».
- Le troisième point est la synthèse (ou épuration technique) du répertoire de Aïki-Jujutsu (et donc paradoxalement l’abandon de ce répertoire), qui inventa… l'Aïkido, après la date de 1942 (date de dépôt du nom au ministère japonais de l’éducation, je le rappelle).
- Le quatrième point est la tentative toujours en cours de « fixation » des techniques d’aïkido sur un projet martial actualisé et internationalement reconnu comme : « un genre particulier et autonome » par tous (on dit en ce cas : « hyperonyme » : retenez ce mot, car il sera repris plus tard dans cet exposé). Et cela malgré le « lissage » ou l’adoucissement technique presque total des techniques originelles de Daito-Ryu, sans oublier leur parcellisation (on n’est pas sorti de l’auberge !). C’est donc une sorte de bataille sur la justesse de chacune des techniques d’aïkido qui se joue ici, bataille destinée à savoir comment finalement tel ou tel mouvement d’aïkido doit se faire de façon absolue (le lecteur ici peut rire à gorge déployée, surtout maintenant qu’il connaît un peu mieux le sujet).
De ces 4 points phares, on peut dire sans beaucoup se tromper que l’aïkido cherche encore à ce jour sa martialité authentique, légitime, particulière. Ce manque, il est vrai, est compensé par un « bourrage de crâne » structurel apparemment salvateur : discours charmeur ou agressif (discours de la carotte et du bâton) des : fédérations, des clans, des styles, des maîtres, des partisans et des féaux en tous genres.
Ce « bourrage de crâne » est accompagné presque invariablement d’une auto persuasion de l’orgueil des instructeurs et des pratiquants, largement alimenté par un système des passages ou d’attributions de grades : témoignages d’un niveau de vassalité à un système, témoignages d’appartenance et de façonnage dans tel ou tel « moule » (nous y reviendrons dans le passage sur les quatre lois Aïki), plutôt que témoignages d’un réel niveau technique Aïki ou même humain.
« L’espoir du grade », comme à l’armée l’espoir d’une barrette, est LA vraie carotte moderne des arts martiaux en général, clé de voûte absolue d’un pouvoir de domination des maîtres ou des structures (voir des états, en France par exemple), et un moyen le plus souvent pernicieux de contrôler socialement, et sur bien d’autres plans tout ce petit monde, ainsi que l’image de son art projetée sur le monde extérieur (les néophytes, les médias, etc.. qui reconnaissent là enfin une valeur facilement reconnaissable et enfin claire).
Je ne veux pas parler de plus ici de la cacophonie des mésententes intergroupes.
Et je ne veux trop rien dire non plus de l’ignorance de base des pratiquants, même souvent hauts gradés, en ce qui concerne la génèse de l’aïkido que nous venons de voir, ses sens ou détails techniques purement « aï-ki » ("Les secrets sont dans les détails", dit-on en Aïki-Jujutsu), et la profondeur de sa philosophie : La plupart du temps, celle-ci est même complètement inabordable, car bien entendue incomprise dans son originalité non cartésienne.
QUI A FAIT QUOI DE L’AÏKIDO ?
C’est le fils du fondateur, maître Kishomaru Ueshiba (1921-1999), en association avec les élèves directs de son père Morihei, du moins ceux travaillant dans la lignée familiale, qui s’attela à la tâche de faire de l’Aïkido un art à vocation populaire et mondiale (car il y eut très vite des scissions et, il faut le dire : des éjections au sein même des élèves premiers du fondateur).
Parmi cette garde rapprochée de la famille Ueshiba, il y eut par exemple Tohei Koïchi (1920-), l’instructeur en chef de l’organisation dite : « Aïkikaï* ». D'ailleurs, Maître Tohei Koichi fut le premier élève de Ueshiba à avoir été autorisé à introduire officiellement l’aïkido dans un pays étranger (aux USA : à Hawaï en 1953).
*L’Aïki-kaï-Hom-bu, le « dojo central de l’association Aïki », fut fondée en 1948 (nom officiel : Zaïdan Hojin Aïkikaï-Aïkido-So-Hombu), sur le modèle de l’association Kobu-Kaï, elle-même faisant suite à la structure administrative et logistique du dojo de Morihei Ueshiba : le Kobukan (1930), qu’on appela lui aussi un temps : « le dojo de l’enfer », tant la pratique y était dense.
Il y eut également Maître Osawa Kisaburo Senseï (photo ci-conttre, déjà cité : le directeur technique), Shigenobu Okumura, et bien d’autres comme Sadateru Arikawa et Seigo Yamaguchi, Hiroshi Tada, Shoji Nishio, Nobuyoshi Tamura, Yasuo Kobayashi, juste après la guerre. Et plus tard Mitsugi Saotome, Masando Sasaki, Yoshimitsu Yamada, Mitsunari Kanai, Kazuo Chiba, Seiichi Sugano, et plusieurs autres.
Ce sont ces principaux « lieutenants » de l’époque qui entreprirent avec Kishomaru Ueshiba une normalisation à grande échelle de l’art de « leur père », créant bon an mal an un nouveau panorama combinatoire (mouvements/attaques), et une approche dynamique novatrice avec son répertoire technique original appelé dès lors officiellement : « aïkido ».
C’est donc à Kishomaru Ueshiba que l’on doit ce décrochement volontaire, ce « divorce » entre le panel Aïki-Jujutsu du Daito-Ryu et la nouvelle « norme » aseptisée de l’aïkido. Et c’est à lui également qu’on doit ces choix techniques « éliminatoires » qui se poursuivirent après la mort de son père.
Mais il faut remettre les choses dans leur contexte : je pense en ce sens que Kishomaru Ueshiba, qui était diplômé de sciences politiques, avait une réelle vision d’un avenir politique de l’aïkido justement, désirant promouvoir, au même titre que ce qui se fit en judo, plusieurs choses importantes :
- Un art « nouveau » là ou Aïki-Jujutsu était ancien ;
- Un art simple finalement là ou Aïki-Jujutsu était compliqué ;
- Un art populaire là ou Aïki-Jujutsu était élitiste ;
- Un art adapté à tous et facile à apprendre là ou le savoir de Aïki-Jujutsu était ingrat, demandait une excellente attention et une mémoire non moins acérée, une finesse intellectuelle donc pour atteindre un haut niveau, de l’abnégation, et était très exigeant à acquérir (de quoi en décourager plus d’un en effet) ;
- Un art devenu sport, où donc l’on ne se pose plus beaucoup de questions existentielles, là où Aïki-Jujutsu de son père était devenu de plus en plus mystique et incompréhensible pour le commun des étudiants ;
- Un art économiquement moderne à vocation capitaliste, là où le système économique des époques précédentes était complètement moyenâgeux et excessivement cher, nous l’avons vu : basé sur le principe du mécénat, de l’écrémage de marché (le plus cher possible pour ceux qui pourront : sélection par l’argent), ou sur l’idée du don (Morihei Ueshiba encore) ; ou sur celui d’une valeur exacerbée au savoir, par exemple en mettant un prix monétaire pour chacune des nouvelles techniques enseignées, et des « royalties » ad vitam perpetuam pour l’enseignement prodigué (Sokaku Takeda). Ce système de « rente au savoir » fut d’ailleurs et sans doute un autre point de rupture entre Sokaku Takeda et Morihei Ueshiba ;
- Un art international là ou Aïki-Jujutsu, au niveau culturel s’entend, était spécifiquement japonais dans l’âme, culturellement moyenâgeux lui aussi, donc assez hermétique pour les occidentaux ;
- Un art d’appartenance familiale unique, reconnaissable comme ayant une identité propre, là où les Jujutsu étaient presque devenus au fil de leur histoire une sorte de trésor national culturel et historique japonais dans leur globalité (les Ko-Budô), partagés par autant de tendances et de Ryu (écoles) que l’herbe a de brins dans la prairie (on parle ici de plus de 3000 écoles traditionnelles au Japon).
Le petit-fils du fondateur, Moriteru Ueshiba, actuel Doshu (maître de la voie) de l’organisation mondiale Aïkikaï, à son tour en bon père de famille, accentua encore à la mort de son père Kishomaru, et dès qu’il prit les rennes de l'organisation de Wakamatsu-Cho, ce décrochage multipolaire, dirigeant résolument l’aïkido vers une pratique sportive à vocation populaire, éducative, professionnelle. Et cela dans la perspective d'un rendement économique viable (ce qui n’est pas la moindre de toutes ces motivations pour tout professionnel soucieux de « l'avenir » de sa discipline).
Le magicien dansant : MORIHEI UESHIBA

Il faut dire ici que si Morihei Ueshiba excellait autrefois dans cet art de Aïki-Jujutsu, avec l’âge du temps qui passe et l’expérience, il décanta peu à peu et largement son propre panorama technique pour en donner une version très particulière. L’art qu’il pratiquait ainsi après la guerre, bien que toujours très dynamique et pertinent à souhait au niveau martial, s’était orienté peu à peu vers un aspect très personnel et épuré, réellement « révélé » de l’art, du moins par rapport à Aïki-Jujutsu encore guerrier, culturellement ou idéologiquement rude et sévère de son ancien maître Takeda Sokaku, qui dut voir dans son grand âge cette démarche avec fierté, mais aussi avec un certain dépit.
C’est sans doute aussi à cause de la fin de la guerre du Pacifique, et de l’état d’occupation du Japon d’alors par les Américains, que la décision d’appeler cet art nouveau : « aïkido » fut finalement prise (dans les années 1942-1945. Le fondateur, pourtant très nationaliste, était en effet persuadé que le Japon ne pouvait gagner cette guerre), comme fut prise dans sa nouvelle conceptualisation une orientation de pratique contemporaine, tout en mouvement, et à vocation : « pacifiste » (clamée du moins pacifiste).
Tout concourait à ce développement (jusque dans les années 1950 à 1960-70 - mort du fondateur en 1969-) : la politique américaine d’interdiction d’après-guerre en ce qui concernait les arts martiaux en général au Japon, l’état d’esprit et de cœur du fondateur, la volonté de propagation et de clientélisme de l’aïkido par son fils et ses élèves, et la situation économique, politique, sociale, et culturelle japonaise très délicate de l’après guerre.
La Dissémination
C’est seulement dans les années cinquante à soixante du siècle dernier en effet que cette approche commença à se disséminer au niveau international. C’est grâce à une structuration administrative bien organisée, et l’envoi par le centre mondial de Tokyo (l’association « Aïkikaï ») de jeunes experts en Europe, aux Amérique, ou dans d’autres pays du monde, sur cette nouvelle base technique populiste, que cette expansion (plus d’un million de pratiquants aujourd’hui dans le monde) put avoir lieu.
Ces élèves avaient pour la plupart été entraînés quelques années (et surtout dans la période après-guerre) à ce style composite « nouveau » par le fondateur, ou ensuite par ses descendants (la lignée des « Doshu » (ou « maître de la voie »). C’est-à-dire : Ueshiba Kishomaru, nous l’avons vu, depuis 1999 ; puis par Ueshiba Moriteru (1951-)).
Cette dissémination put avoir lieu également grâce aux élèves-maîtres de l'Aïkikaï (les « Uchi-deshi », ou : élèves internes salariés et promis à l’enseignement futur dans le cadre externalisé de la structure), élèves-maîtres… rapidement : « cooptés comme instructeurs en raison du bourgeonnement populaire de l'art et du vaste champ d'activités du Senyokai-Budo dirigé par Ueshiba (Stanley Pranin, Éditorial de Aikido Journal, volume XXIII, numéro 4 - 1996) » (le « Senyokai-Budo » était la « Société pour la Promotion des Arts Martiaux », fondée en 1932 et à l’origine établie à l’initiative du révérend Deguchi de la religion Omoto. Morihei Ueshiba en fut l’instructeur en chef).
Pour comprendre le trouble engendré par cette éclosion d’instructeurs d’aïkido plus « authentiques » les uns que les autres, ou se référant à une position d’élèves directs du fondateur (décédé je vous le rappelle en 1969), il n’est pas inutile de replacer ici cette manne humaine, et donc de citer quelques uns de ceux qui ont été directement élèves du fondateur (Uchi ou Soto-deshi (élèves internes au dojo, ou externes à celui-ci), et qui sont (ou ont été) principalement connus en aïkido à la suite de ce dernier. La liste ici, encore qu’incomplète bien certainement, en est en effet impressionnante, puisque tous ces gens sont, ou ont été reconnus comme : de prestigieux Senseï (« Maîtres »). Ici par ordre alphabétique, le nom de famille en majuscule et avec entre parenthèses leur date de début d’étude avec le fondateur ou au sein de ses structures d’enseignement :
Akazawa Zenzaburo (1933), Arikawa, Sadateru (1947), Asai Katsuaki (1958), Asano Seikyo, Chiba
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NOTE SUR TAKUMA HISA : Effectivement Takuma Hisa fut d’abord l’élève de Morihei Ueshiba qui enseigna sur la demande de Takuma au dojo du journal Asahi à Osaka. L’histoire dit qu’un jour que Takeda Sokaku débarqua dans le dojo et vit Takuma, il finit par lui déclarer : « Je suis le Maître de Ueshiba Morihei. Mais, savez-vous, je ne lui ai pas tout appris. Pour tout apprendre, il faudrait étudier avec moi ». Et Takuma commença ainsi |
sur cette suggestion son apprentissage avec Sokaku.Pour devenir ce que l’on sait. Il n’abandonna pas pour autant MoriheiUeshiba, puisqu’avec lui il participa à une sorte de classement des techniques de Daito-Ryu de Sokaku, et que c’est grâce à lui également et aux articles qu’il fit paraître dans le journal de grande diffusion Asahi, pour lequel il travaillait, que l’Aïkido de Ueshiba commença à être réellement connu et demandé. |
Kazuo (1958), Cottier Ken (1960 ?), Dobson Terry (1962), Endo Seishiro (1964), Frager Robert (1964), Fujita Masatake (1956), Funahashi Kaoru (1931), Hashimoto Masahiro (1931), Hikitsuchi Michio (1951), Hirai Minoru (1939), Homma Gaku (1967 ?), Hoshi Tesshin (1933 ?), Ichihashi Norihiko (1960), Ikeda Hiroshi (1968), Imaizumi Shizuo (1959), Inoue Noriaki (1921) (neveu de Ueshiba Morihei), Isoyama Hiroshi (1949), Iwata Ikkusai (1930), Kamada Hisao (1929), Kanai Mitsunari (1958), Kato Hiroshi (1954), Kawai Reishin (1954), Kobayashi Yasuo (1954), Kobayashi Hirokazu (1947), Kono Henry (1964), KOYAMA Kenji (?), Kunigoshi Takako (1933), Kurita Minoru (1960), Kurita Yutaka (1959), Kuroiwa Yoshio (1954), Maruyama Koretoshi (1954), Maruyama Shuji (1959), Masuda Seijuro (1962), Mochizuki Minoru (1930), Murakami Tetsuji, Murashige Morihiko (Aritoshi) (1931), Nadeau Robert (1962), Nakazono Mutsuro (?), Nishio Shoji (1951), Noquet André (1955), Oka Hiroshi (?), Okumura Shigenobu (1938), Osawa Kisaburo (1939), Oyama Kunio (?), Saito Morihiro (1946), Saotome Mitsugi (1955), Sasaki Masando (1954), Shimada Sakae (?), Shimizu Kenji (1963), Shioda Gozo (1932), Shirata Rinjiro (1933), Sugano Seïchi (1959), Sugino Yoshio (1932), Sunadomari Kanemoto (1942), Sudanomari Kanshû (1942), Suganuma Morito (1964), Tada Hiroshi (1948), Takeshita Isamu (1925), Takuma Hisa (1934 - Note ci-contre), Tamura Nobuyoshi (1953), Tanaka Bansen (1936), TERADA Kiyoyuki (1948 ?), Tenryu Saburo (1939), Tohei Akira (1956), Tohei Koichi (1939), Tomiki Kenji (1926), Tomita Takeji (1962), Tsuda Itsuo (1950), Watanabe Noboyuki (1960), Yamada Yoshimitsu (1956), Yamane Sachio (?), Yamaguchi Seigo (1947), Yonekawa Shigemi (1932), Yukawa Tsutomu (1931), et tant d’autres encore qui me pardonneront, surtout s’ils sont encore en vie, de ne pas être cités.

Tohei Sensei démontrant de l'Aïkido à des Américains

André Noquet avec les étudiants de l'Aïkikaï en 1957
(J'aime personnellement beaucoup cette photo qui montre une telle joie partagée :
en quelque sorte : "Le dojo de l'enfer était pavé de... très bonnes intentions...!")

Maître Nakazono, pionnier de l'Aïkido français
(en France je pense ici. Nakazono Sensei
fut le premier maître de Christian Tissier par exemple)
Pourtant, mise à part cette version à ce jour majoritairement reconnue des successeurs et instructeurs directs affiliés ou non à la ligne familiale du fondateur (Aïkikaï de Tokyo), de nombreuses autres tendances d’Aïkido ont vu de jour depuis la disparition de Morihei Ueshiba.
En effet, beaucoup d’élèves de celui-ci (certains noms de la liste précédente au demeurant), avaient étudié avec lui à différentes époques de sa vie, plus ou moins longtemps, et plus ou moins profondément, ou étudiés également d’autres arts martiaux (Karaté, judo, sumo, sabre, ko-budô (budô traditionnels d’avant 1868), etc). Chacun de ces élèves en le quittant à un moment donné, pour une raison ou une autre, avec ses propres acquis, se mit donc à enseigner la partie du savoir du maître qu’il avait lui-même apprise, ou même une nouvelle combinaison liée avec sa propre expérience de ce qu’il pouvait croire ou penser de la martialité Aïki.
Et ensuite ?
L’AÏKIDO HYPERONYME
Ensuite, c’est un peu l’histoire du : « Téléphone la nouvelle à ton voisin… ». Alors, untel qui a suivi la méthode tel ou tel maître l’a enseigné « à sa façon » à un autre Guillaume ; qui lui-même l’a enseigné comme il l’a comprise, ou put comprendre, à un troisième larron ; qui lui-même l’a également enseignée par rapport à ce qu’il en avait retenu à un autre suivant ; qui, celui-là, avec sa vision ou sa recherche personnelle des choses, a été l’enseigner à… etc.
Ce qui donna finalement des styles et des techniques vus ou annoncés comme « différent », car bien évidemment à nouveau recomposés, au même titre que peuvent l’être des « anamorphoses » à partir d’une image originelle, ou du rock and roll des Rolling Stones, ou du Chopin, joué avec un djoudouridou, une guimbarde, et des tam-tams de compétition.
Au Japon comme en Europe, c’est exactement ce qui s’est passé jusqu’à aujourd’hui, les justifications raisonnantes en plus : Descartes et Napoléon pour l’occident ; et le côté : « on ne discute pas, on obéit ; ou, au choix : Dehors ! » pour le Japon (c’est ici la notion première du « Shu - Ha – Ri* ». Nous l’avons vu lors de l’exposé de la base de la « pédagogie japonaise »).
* Rappel : « Shu - Ha – Ri » : 1) « Mimer sans raisonner » (Shu) ; 2) « prendre son indépendance » (Ha) ; et : 3) dépasser ses propres contradictions » (Ri).
Ces styles techniques, ou ces méthodes, peuvent cependant s’avérer experts, ce n’est pas la question ici de juger de cela, et peuvent tous être généralement revendiqués, à juste titre en fonction de leurs hypothèses d’origines, de faisabilité, de propos, de sens et de personnalisation, comme : « fameux », ou même : « authentiques ». Cela s’est toujours plus ou moins fait, historiquement parlant, comme cela au Japon et dans ce monde de « niches » des arts martiaux. Le fondateur de l’aïkido, Ueshiba Morihei, ne procéda pas autrement avec l’héritage de son maître Takeda, qui lui-même auparavant combina très certainement ses propres expériences acquises dans sa jeunesse ou au cours de ses nombreux duels lors de ses voyages initiatiques à travers un Japon encore très médiéval, aux connaissances spécifiques du Daito-Ryu que lui avait transmis Chikamasa Tanamo, dernier successeur sans héritier mâle du clan Saïgo. « La désobéissance est le propre de l’Homme », disait à ce propos l’un des héros de Seijun Suzuki dans son film : « L’élégie de la bagarre »… ?
Alors : « Pourquoi cette extension anarchique de l’aïkido ne ferait pas trace légitime pour quiconque ? », pourrait-on se dire, et à l’inverse : « Pourquoi cette « décision » de tout vouloir formater sur une trame simplifiée à outrance, et un « moule » aussi rigide ? ».
Parce que tout simplement ces « authenticités », même réelles dans le sens que l’on vient de voir, ont eu de plus en plus de mal à se coller au terme « Aïkido », et à son idée d’art « entier ». En effet, au fil des années, l’aïkido s’est peu à peu fixé dans un code et une identité, dans ses répertoires, dans ses formes techniques, dans son commerce, et dans ses grandes lignes. Car l’aïkido s’est aussi, nous l’avons vu, délibérément détaché de ses origines (Takeda Sokaku) par la volonté des successeurs de Morihei Ueshiba, et de ce dernier lui-même, ce qu’on ne veut pas oser penser le plus souvent. Car un consensus, à tort ou à raison, et sans grande connaissance de causes finalement, et sauf d’en vouloir faire effectivement une entité hyperonyme dans le monde des arts martiaux, devait absolument se faire envers et contre tous, même au prix de grands sacrifices sur la technique ou sur les hommes.
Kishomaru Ueshiba, fils du fondateur, qui est l’auteur de cette « décision », à mon sens, et qui fut l’un de mes maîtres, exprima cela, on ne peut plus clairement : « L'aïkido ne doit pas devenir un art cloisonné. Il doit être considéré comme un art à part entière par toutes les écoles d'arts martiaux comme le kendo et le judo » (Aiki News n° 81 (juillet 1989).
Grâce à cette quête inflexible et ce désir obstiné de reconnaissance d’un art « majeur », on peut remarquer que l'Aïkido ne s’est pas dissous dans ses contradictions pourtant très nombreuses. Il forme même, ainsi et aujourd’hui, un ensemble martial à peu près stabilisé qui commence à faire… identité. Ce résultat, critiquable certes sur bien des points ou sur sa méthode, mais cohérent et promesse d’avenir, c’est bien là la grande œuvre de Kishomaru Ueshiba et de ses lieutenants d’alors.
Et c’est cette « loi générale », ce consensus ma foi « en fixation », que nous avons tenté d’expliciter dans ses grandes lignes au sein de cet article. Tout en gardant à l’esprit ses origines aussi nombreuses qu’originales, pertinentes mais oubliées, et donc les contradictions ou les omissions que nous imposa cette étonnante évolution.
L’AVENIR DE L’AÏKIDO ?
Sera-ce une espèce d’Aï-judo-ki? Ou encore est-ce que l’Aïkido deviendra un curieux mutant Aï-karate-ki ? Aujourd’hui, il est difficile de bien prédire cet avenir, sinon de faire des conjonctures. Pourtant, je peux espérer que l’Aïkido se plaise, à travers le travail de ses pratiquants et de ses maîtres à garder son identité originale, à retrouver même ses origines, et à les inclure à nouveau dans son panorama de travail, dans ses perspectives de développement. Non pour devenir ou redevenir efficace, mais pour retrouver sa légitimité originale, historique, et technique, sans se départir de la noblesse de son appellation et de ses progrès visionnaires, et sans révisionnisme de mauvaise foi non plus.
Moi-même pratiquant de Daito-Ryu et à la fois d’Aïkido (photo ci-contrte : Takuma Hisa et Ueshiba Morihei partageant un pain de ris pour le nouvel an), on m’a souvent demandé en Aïkido : « À quoi pouvait bien servir le Daito-Ryu ? » ; et en Daito-Ryu : « Y a-t-il une différence entre l’Aïkido et le Daito-Ryu ? ». Mais à mes yeux, l’Aïkido et le Daito-Ryu reposent exactement sur le même socle : celui de l’Aïki (le « creuset originale, dont j’ai déjà parlé). Simplement, le cœur philosophique qu’on met à leurs pratiques est y éclairé différemment. Il n’y a pas non plus de hiérarchie à émettre en ce sens d’un partage des savoirs entre Daito-Ryu et Aïkido, ou même d’un partage des vérités. Car au niveau technique, il n’y a pas de rupture entre ces deux arts : non seulement il y a une continuité historique, mais il y a également une continuité latérale, souterraine : une continuité rhyzomique, si l’on peut dire cela comme ça.
Paradoxalement et jusqu’à ce jour, le Daito-Ryu a réussi par son isolement à préserver en lui l’essence fabuleuse, historique, et absolument « Aïki » de l’art. Je veux dire au niveau du détail Aïki précis et efficient, au niveau de la mise en « causes à effets » réels et intelligents des techniques, notre « art du marionnettiste » précédent et au niveau de l’esprit de l’Aïki originel. L’Aïkido, lui, donne à cette « dimension de faisabilité des principes Aïki », d’autres dimensions, que le Daito-Ryu n’a pas encore à ce jour réussi ou désirer présenter, sauf à un haut niveau :
- Son aspect dynamique ;
- Sa vocation populaire ;
- Son idée de prudomie (à ne pas confondre avec la "prudhommerie" (infatuation). La prudomie étant une forme de sagesse, ce qui donna le mot "prud'homie" (juridiction des prud'hommes) ;
- Cette originalité de penser l’idée réalisable d’un « passage libérateur* » à l’agressivité d’autrui ;
- Sa sécurité relative de pratique ;
- Sa gymnique vitaliste ;
- Etc.
* Lire mon premier ouvrage : « Comprendre l’Aïkido », Budo Éditions, pour saisir et intégrer ce concept fondamental de l’Aïkido du fondateur.
Car il faut bien comprendre que l’idée multiconceptuelle de l’Aïkido est vraiment une idée formidable en soi et très profonde.
Personnellement je pense que tout Aïkido-ka digne de ce nom devrait se mettre à étudier un jour le Daito-Ryu, ou du moins essayer de s’approprier au mieux de ses possibilités l’essence du Daito-Ryu (ce qui n’est pas la même chose d’ailleurs), ne serait-ce que s’il est curieux, s’il est gradé (au-dessus de 4° DAN), ou s’il enseigne. Son Aïkido gagnerait alors en précision, en lucidité, en grandeur, en calme, en efficacité, en modération acrobatique, et surtout en légitimité, ce qu’il a perdu par les simplifications pédagogiques effectuées par les structures officielles passées et présentes, ou par les révisionnismes et les réinventions artificiels qui lui ont été imposés (les « trucs », les « tours », ses « astuces », ce côté « mauvais magicien » et compétitif d’aujourd’hui : « Qui c’est le plus fort ? Qui c’est le meilleur ? Qui est le plus beau ?... »).
Mais ce n’est pas aisé, et je l’accorde. Comment demander en effet à un pratiquant qui fonctionne d’une certaine façon depuis des dizaines d’années, de changer sa vision des choses et remettre « son idée même de sa pratique » ou ses connaissances en question ? Comment pourrait-il lui-même se remettre en question sans risque de perdre son « aura » : son estime de soi, son estime d’autrui ; surtout s’il enseigne ? Il faut pour cela une sacrée dose d’obstination dans la recherche de vérité, une grande force de caractère, et surtout beaucoup de modestie. Aussi car l’essence de cet art du Daito-Ryu reste secret à ce jour malgré ses timides tentatives d’ouvertures.
Extrêmement dangereux dans son versant « Jutsu », le Daito-Ryu est en ce sens trop traditionnel et élitiste pour être divulgué au tout-venant dans ses arcannes profonds, même si actuellement, il a tendance à adoucir son cadre d’activité dans une vision moins sévère de sa pratique, plus didactique en somme, plus « moderne ».
De plus il y a une grande marge entre « les mouvements de Daito-Ryu » tel qu’ils sont enseignés à des débutants ou des élèves « lambda », et « l’essence du Daito-Ryu » tel qu’elle peut être enseignée secrètement au fil du temps à des élèves choisis (c’est là le principe du « Mon », du « Kishomon », ou du « Nyumon-Shô » : du « serment d’apprentissage », qui existe encore aujourd’hui dans ces écoles traditionnelles, du moins à un niveau supérieur et souvent non dévoilé : un « pacte de responsabilité » de disciple en quelque sorte, qui était autrefois un pacte signé de son propre sang, et aujourd'hui un "pacte de responsabilité" qui exige du pratiquant-élève qu'il ne divulgue pas son savoir à n'importe qui et n'importe comment).
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*EKISU= « essence », « extrait, ou encore « ce qui est exquis ». Sans doute, à l’origine, ce terme de « ekisu » vient du mot latin « exquirere » : « ce qui est recherché ». Or ce terme a la même origine que les mots : - « quête », - « quérir », - « acquérir », - « enquêter », - « Question », par exemple.« exquirere » donna ainsi le mot « exquis » : « ce qui est recherché, délicat, raffiné » : ce qui est l’objet d’une recherche profonde et essentielle justement. Le mot « extrait » par contre vient du terme latin « extrahere » (« extraire ») qui désigne l’idée de « faire ressortir », de « retirer ». La combinaison étymologique de ces deux termes de « exquis » et de « extrait » fourni ici le sens japonais du mot « EKISU ». |
On emploie pour qualifier cette essence de l’art au Japon, pour qualifier ce « creuset technique », le mot : « EKISU* ». Ce qui est une prononciation japonaise anglo-saxonisée du mot« EXTRAIT ».
Je traduis ici le mot « EKI-SU* » par le mot « ESSENCE », dans le sens évident de celui d’une huile « essentielle » par exemple : qui regroupe à elle seule les qualités, les caractéristiques, et la puissance d’une plante ou d’une matière, ce qui constitue réellement sa nature intime (le contraire de : « l’apparence »). Or l’extrait, ce concentré du caractère constitutif de « l’art Aïki », est formé non seulement par les principes de l’art, certes, mais plus encore par la façon dont ces principes peuvent être mis en application de façon non pas : « pratique dans un absolu théorique invérifiable », mais très simplement : « pragmatique dans telle ou telle action de « maniement ». Penser ainsi que seuls des « principes » peuvent être importants, ne servirait à rien sans leur mode d’emploi très spécifique d’une part (j’ai déjà dit : « hors logique binaire » pour ce qui concernait l’Aïki. Ce serait plutôt une « logique du marionnettiste », comme je l’avais expliqué en parlant des frères Minamoto au XI° siècle), et sans leur possibilité d’activation de l’autre, ce qui ne s’invente pas vraiment non plus.
C’est cet ensemble des trois paramètres de « l’extrait exquis de l’art » de l’Aïki :
- PRINCIPES CINÉMATIQUES DE L’UTILISATION DIRIGÉE DU CORPS HUMAIN (le sien et celui d’autrui) ;
- MODE ou LOGIQUE PARTICULIERS DE FONCTIONNEMENT de ces principes ;
- MISE EN APPLICATION de ces principes,
Et c’est cet ensemble des trois paramètres de « l’extrait exquis de l’art » de l’Aïki que j’appelle ici « l’essence du Daito-Ryu » : le « creuset originel » de l’Aïkido, et donc par filiation directe : « l’essence de l’Aïkido ».
L’aïkido ne devrait donc pas s’apprendre autrement qu’en fonction de cette même essence : « l’essence Aïki ». Même s’il doit être ensuite « ajusté » en fonction de ses particularités historiques qui sont par exemple :
- L’apport de la notion géométrique complexe des formes qui se transforment les unes dans les autres (triangle – carré – cercle) ;
- L’apport de la spirale et du nagare comme moyen et objectif de dissipation (pas de dissipation en Daito-Ryu par exemple, mais une neutralisation au plus rapide et surtout conclusive : dans la pertinence de cette loi du mouvement d’Aïki-Jujutsu : « Un tatami, une seconde ! ») ;
- L’apport d’un plan philosophique pacifique et vitaliste absolument extraordinaire ;
Et enfin, et toujours par exemple :
- L’apport d’une universalité socialisante gymnique fort agréable (cette liste n’étant pas exhaustive bien entendu).
ALORS QUE FAIRE ?

Avec les quatres qualités à mettre en œuvre simultanément et sincèrement dans notre pratique pour générer un Aïkido sain (qualités nécéssaires et suffisantes, sous ces conditions, qui sont : la vigilance, le centrage, la disponibilité et la prévenance (déjà citées dans mes ouvrages précédents), rappelez-vous maintenant des quatre lois générales et historiques de toutes les techniques qu’on voudrait dire, ou qui se veulent : « AÏKI ». Elles peuvent s’énoncer très facilement, et comme suit :
- Toutes les techniques Aïki ou presque doivent fonctionner sans difficulté lorsqu’elles sont mise en œuvre par un plus faible vers un plus fort (un enfant vers un adulte, une femme sur un homme, un vieillard sur un jeune homme, un 50 kg sur un 80 kg, etc.). Le contraire ne devrait faire ainsi preuve de rien et pour personne en matière d’Aïki, sauf de « s’y croire », ou de raconter des sornettes. Cette « règle 1 » est la base incontournable du jugement « Aïki ». Elle permettrait également de servir de base de réflexion à nos modèles d’enseignement de l’Aïkido pour les enfants ou les femmes. En effet, je n’ai jamais par exemple rencontré d’enfant pratiquant d’Aïkido capable de passer un mouvement tel qu’il lui était enseigné, sur un adulte, et en condition de pratique normale (SHIZENTAÏ => voir la loi n°4, ci-après). Par contre je l’ai vu faire et même tant de fois éprouvé en Aïki-Jujutsu. Même constat pour l’Aïkido féminin. En Aïkido, celles qui parviennent à s’imposer finalement dans ce monde très macho sont celles qui font un Aïkido… masculin ! Cela prouve qu’il y a un fourvoiement fondamental ici, au moins dans l’enseignement ou dans la connaissance technique ou même théorique fondamentale. En effet : Un mouvement peut être difficile à apprendre, soit, mais toujours facile à réaliser pour quiconque une fois intégré ses phases indispensables de réalisations. Sinon, c’est le plus souvent d’une mystification dont il s’agit (même si l’on parle « d’Aïki » ceci ou cela), ou alors pas du tout un mouvement « Aïki » justement.
- Un mouvement Aïki est impossible à contrer en départ arrêté pour une attaque claire, elle-même également arrêtée. Ce qui signifie qu’on ne peut pas faire des mouvements « O ZAPPA », comme l’on dit en japonais (c’est-à-dire : « comme ça vient », « dans le vague », ou dans : « à l’à-peu-près » du « n’importe quoi ça passe ou ça casse ! »), ni non plus par surprise, ou en force, ou à toute vitesse, ou tout cela à la fois en s’imaginant que c’est là la base de vérité de l'Aïki (surtout dans les phases critiques d’un mouvement).
- Dans les formes Aïki, ce n’est jamais la douleur articulaire blessante* imposée au partenaire qui peut faire preuve de quoi que ce soit, C’est plutôt son « étonnement », son impuissance, et son impossibilité de prendre tout au long du mouvement des appuis forts sur ses pieds. Car en effet, il s’agit, dès l’instant du « DE-AÏ » (l’instant de premier contact) :
- ... de « mener/organiser » le corps du partenaire, opposant, ou l’adversaire d’une façon naturelle dans les déroulements de votre mouvement (sans contradiction morphologique) ;
- ... malgré le postulat qu’il est armé (même s’il n’utilise apparemment pas d’arme) ;
- ... en restant vous-même tout au long de votre mouvement sur des appuis clairs, hors d’atteinte mais pouvant atteindre, et à même d’organiser des angles de déséquilibres sécurisés.
- Les techniques d’Aïki sont des techniques de « SHIZENTAÏ ». C’est-à-dire des techniques prévues à l’origine pour être effectuées par/sur le : « TAÏ » = le corps, et : « SHIZEN » = naturel. Une configuration en SHIZENTAÏ signifie comme nous l’avons vu déjà dans une note précédente : que les corps sont certes adapté à l’exercice de tels ou tels efforts ou exercice corporel, n’en doutons pas (KARADA-TSUKURI = "le façonnage physique du corps en fonction de ses besoin d'efforts"), mais surtout SHIZENTAÏ signifie : "des corps qui ne sont pas encombré par des formatages réflexes aberrants, ou construits littéralement sur des comportements ou attitudes aberrants ou stéréotypés. Ce qui introduit l’idée très importante qu’il y a des aspects positifs A (ci-desous) et des aspects négatifs B (ci-dessous) au comportement général d’un individu, par rapport à sa forme d’apprentissage. Comme suit :

Yamaguchi Sensei et Gérard Sachs
en démonstration au Budokan
A) Les aspects positifs du SHIZENTAÏ :
- Corps naturel : Comportement réflexe sain, motricité quasi animal ;
- Corps naturel : Comportements de survie : allant vers le possible et le simple ;
- Corps naturel : Comportements multipolaire (de l’intuition corporelle, du : « million de couleurs » de la vision des choses, et de la tendance à la congruence (mise en phase avec le milieu) ;
- Corps naturel : Souplesse dynamique, à motricité générale et particulière ciblée en fonction des besoins à l’effort, et surtout : en fonction, et c’est vraiment très important de comprendre cela : en fonction des « besoins nécessités par les circonstances » ;
Et donc : corps naturel : Disponibilité active de corps et d’esprit (souplesse physique et psychique d’échange : voir « Mon mémento d’Aïkido », page XXX).
B) Les aspects négatifs d’un corps mal formaté, ou formaté par un entraînement inadéquat :
- Corps antinaturel = Tics nerveux ; reflexes de type pavlovien ;
- Corps antinaturel = Comportements aberrants (allant contre le possible et le simple, se débattant dans du complexe et du confus qui se dit cohérent) ;
- Corps antinaturel = Comportements binaires (de la raison du « blanc ou noir » (dualisme), du : « je fais ci, donc tu fais ça » (manichéisme), du mouvement toujours raisonné (pensée raisonnée => pensée arraisonnée (convaincre pour de bonnes raisons) ;
- Corps antinaturel = Raideurs physiques et mentales, également raideurs à la motricité, en fonction d’une « customisation », ou en fonction de : « conventions techniques artificielles du comportement » ;
Et donc : corps antinaturel = in facto Psycho-physiologico-rigidité.

Or l’Aïkido d’aujourd’hui formate d’une très curieuse façon les corps, et cela pour la facilitation d’usage de son répertoire, et en fonction donc de ses propres « besoins » d’apprentissage ou d’activation. On peut découvrir cela sur la durée avec beaucoup de pratiquants, lorsque l’on visite un peu divers dojos à travers le monde ; également en France, où l’Aïkido a réellement formalisé une sorte de « convenance corporelle » à l’Aïkido tout à fait artificielle, et d’ailleurs générale chez les pratiquants un peu assidus, ou ceux qu’on pourrait qualifier : les pratiquants « à œillères ».
Ce faux « affûtage » est à la fois très étonnant et très inquiétant. C’est devenu même un style, une sorte de « marque de fabrique » de beaucoup de maîtres ou enseignants d’Aïkido. Pourtant, Maître Yamaguchi et bien d’autres grands maîtres que j’ai connus, insistaient souvent sur ce point du SHIZENTAÏ. Et je comprends seulement aujourd’hui pourquoi ils insistaient sur cette importance lorsque je pratique au Japon par exemple avec des Français de passage. Car je suis confronté souvent à une sorte de « tétanisation/mise en convention » des corps et des réflexes "de type Aïkido théorique" chez ces pratiquants. De fait, l’Aïkido français est devenu ainsi au fil du temps un Aïkido très dualiste, angulaire, cassant et prédateur. en tant que partenaire, on en ressort trop souvent malmené, blessé, heurté, meurtri. On n’en ressort pas très souriant quoi. Et pour quoi, pour montrer quoi, pour gagner quoi ?
C’est un peu comme si on n’avait reconstruit une martialité décrite comme : « spécifiquement Aïkido », artificielle donc, et presque « concentrationnaire », pour pouvoir justifier de la valeur même de cet Aïkido par rapport à sa propre pratique. Et peut-être par rapport aux autres arts martiaux (la tendance à travailler depuis quelques années les coups de pieds de Karate, sans le moins du monde connaître ce qui se faisait d’ailleurs en la matière du travail de pieds en Aïki-Jujutsu, montre encore cette approche compétitive de l’art).
Mais « l’Aïki » fondamental ne fonctionne pas du tout dans ce sens-là malheureusement. Donc : si l’on veut éviter les déconvenues de l’artificialité motrice et de la pétrification corporelle, c’est un point à surveiller dans l’enseignement qu’on fait de l’Aïkido :
- Dans le KARADA-TSUKURI, dans la pratique, il faut toujours essayer de sauvegarder le SHIZENTAÏ des pratiquants. C’est une grande priorité. Et donc ne pas « formater » des UKE qui anticipent les mouvements de Tori par exemple ; ou qui ont des attitudes « prétypées » suivant les mouvements à venir (mais qui s’en rend compte ? Les Senseï japonais s’en rendent compte. De retour de France, leur Aïkido devient plus « rageur », plus vindicatif, pendant une semaine ou deux, puis reprend son cours comme une eau qu’on aurait maltraité. Souvent même, discrètement, ils font ce genre de remarque : « Quel drôle de travail est-ce là ? À quoi pensent-ils quand ils font de l’Aïkido, que leur apprennent donc leurs Senseï… ? » ).
* REMARQUE IMPORTANTE ICI SUR LES DOULEURS EN AÏKI :
Il y a deux grandes familles de « douleurs » :
1) Les douleurs naturellement non-blessantes mais : UTILITAIRES :
- Les douleurs articulaires de tension naturelles, non blessante. Ces douleurs peuvent être douloureuses lorsqu’elles sont activées, effectivement, mais disparaissent aussitôt que cette activation cesse, sans laisser de séquelles (c’est d’ailleurs pour cette raison que le Daito-Ryu a mauvaise réputation : suite aux grimaces que font souvent les Uke lors d’un mouvement sur les photos ou sur les vidéos. Or, ce qu’on ne sait pas, c’est que ce sont à la base certes des douleurs « fonctionnelles », mais ne sont à la base ni des douleurs blessantes, ni les mêmes types de douleurs que celles provoquée » en Aïkido !) ;
- Les douleurs liées à l’utilisation de KYUSHO (des points naturellement très sensibles répartis un peu partout sur le corps, et liés le plus souvent à la santé). Ces douleurs correspondent un peu, pour donner une image ici, à celles des points de Shiatsu lorsqu’ils sont fortement « appuyés » (on parle alors d'une douleur qui fait du bien), ou à ceux de Seitaï lorsqu’on cherche par eux à atteindre un organe spécifique du corps. On peut aussi les comparer sans trop se tromper à celle d’une mise en tension sur un Yonkyo d’aïkido (je ne parle pas ici spécifiquement d’un agrafage !) ;
- Les atémis, qui, même donnés fortement et avec impact, s’ils sont donnés correctement et avec sens, « choquent » une attitude, ou permettent de mettre le partenaire dans une configuration corporelle particulière sans le blesser (aujourd'hui malheureusement : quasiment inconnus en Aïkido) ;

Olivier Gaurin devant l'Autel Shintô
du dojo de Ueshiba Morihei à Iwama
2) Les douleurs blessantes mais NON-NÉCESSAIRES (douleurs anti-naturelle : celles qui restent après un cours pendant plusieurs heures, jours, plusieurs semaines ou mois, ou deviennent même à la longue : chronique, alors qu’elles sont : inutiles) :
- Ce sont ces douleurs articulaires concentrées et localisées justement et uniquement à un niveau mono-articulaire, sur une articulation localisée donc, et souvent dans son sens non de pliure mais d’extension. Ainsi, à moins de vouloir réellement briser cette articulation bien entendu (ce qui peut être le propos du Daito-Ryu ou d’un JUTSU (et en effet ces douleurs sont parfois utilisées en Aïki-Jujutsu), mais sans doute pas le propos de l’Aïkido), ces douleurs sont très douloureuses lorsqu’elles sont activées, effectivement, mais surtout restent douloureuses même quand cette activation a cessé, en laissant souvent des séquelles, plus ou moins graves, sensibles sur le coup ou non. Les vieux Aïkido-ka en savent tous quelque chose, mais, curieusement, ils ne se sont jamais posés de questions… D’ailleurs l’Aïkido d’aujourd’hui travaille principalement sur ce type de douleur malheureusement (regardez comment est effectué un mouvement comme JUJI-GARAMI par exemple), ce terrible, cet horrible, et ce débile : « faire bouger, faire chuter en faisant mal ». Mais sans mettre aucunement le corps de Uke en surtension naturelle justement (différence entre « tordre » et « enrouler », différence entre « pincer » et « saisir », différence entre « levier » et « arrachement », etc.). Ce qui signifie que si Uke est armé, on lui brise sans doute le poignet, ou quelque chose d ‘approchant, mais dans la réalité, le danger n’est pas supprimé, au contraire : il est multiplié par sa rage ;
- Les atémis, qui, donnés fortement et avec impact en certains points vitaux du corps, s’ils sont donnés incorrectement, avec violence, ou maladresse, ou avec le seul sens de détruire… eh bien : détruisent, ou ne servent à rien.
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Voilà les quatre lois générales que devraient se rappeler tous les pratiquants qui cherchent la vérité du « creuset Aïki ».
Je pense que la problématique du savoir ici se pose moins pour le pratiquant « débutant », que pour les enseignants, et pour cette « Élévation aux papiers des grades » qui fausse toutes les données du problème de la légitimité de l’Aïkido. Un philosophe, un surfeur, ou un musicien sourirait, et dirait ici que rien ne change sous le soleil, et que bien évidemment notre civilisation injecte dans nos vies justement des mythes auquel elle nous demande de sacrifier : au détriment de notre autonomie, de notre ontologie, de notre droit de savoir, et souvent de notre libre « authenticité ».
Oui, c’est cela : je crois qu’il faut garder la tête froide, et donc une attitude critique envers les mises en situations et les usages qu’on nous livre souvent sur un plateau d’argent comme une bouillie arbitraire.
Ce ne sont assurément pas ces mises en situations et ces usages, qui, devant ce qu’il y a à découvrir du Grand Aïki essentiel, sont les plus importants. Il ne faut pas s'y tromper : ces mises en situations et ces usages ne sont que des cadres d’approches sécuritaires de l'art, mais pas l’essence de l'art. Ainsi éviterons-nous de confondre l’ombre et la proie, comme disent les chasseurs, la bouillie de la cantoche et la gastronomie, la théorie du vraisemblable d’avec la théorie de la vérité, si vous préférez... sans donner pour autant et seulement les pleins pouvoirs à notre raison. Non pas parce qu’il n’y a pas de raison à mettre en jeu ici, bien au contraire, mais parce que contrairement à ce qu’on se plaît à nous faire penser : il y a des raisons que telle ou telle raison ne sait pas encore comprendre, ni surtout voir, ou ni malheureusement encore appréhender, et par la donc ne sait pas encore connaître. -S'il faut malgré tout juger, alors jugeons donc en connaissance de causes les choses et ce que nous voyons avec une grande prudence, une grande modestie, et surtout : une grande diligence...

Élèves de l'Aïkikaï de Tokyo
Démonstration annuelle du Budokan
(2005 je crois. Tori : Yakawa San, Uke : Hirose San)
« Sapere Aode* »
« *Aie le courage de te servir de ton propre entendement » : et je crois qu’en la matière, il serait bon pour chaque pratiquant de faire ainsi avec simplicité et honnêteté la part des choses : la part de l’impensable qui devient possible aussi, et cela avec les moyens qu’il trouve à disposition sur sa route peut-être, mais surtout avec les moyens que lui-même ira chercher de tout son cœur, bec et ongle et quelque soit son style je dirais, pour se rendre, dans son Aïkido, et un jour prochain… autonome, authentique, humble devant l’Histoire, et enfin, en souriant, avec un corps sain, naturel, intègre et non dévié : enfin vrai.
=> Cliquez sur le titre qui suit pour l'article suivant : LA PHILOSOPHIE DE L'AÏKIDO
Tokyo, Version du 27/06/2012, « L’Histoire de l’Aïkido -Deuxième partie », par Olivier Gaurin, www.oliviergaurin.com
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