Philosophie de l’aïkido
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Le fondateur de l’aïkido était un personnage très impliqué dans la pratique religieuse japonaise du Shintô*. Cet homme génial, Ueshiba Morihei, était donc une sorte de chaman au discours complexe, au point qu’il restait souvent incompréhensible pour ses contemporains. Et même la plupart du temps, il faut le dire, il restait incompréhensible pour ses plus proches élèves. Morihei Ueshiba en effet était un visionnaire, et même, dans bien des domaines : un précurseur.
*NB : Religion « Shintô » (SHIN no Dô) : littéralement : « la voie des dieux ». Le mot « dieux » ici est à prendre dans le sens de : « les esprits », ou : « les entités origines de toutes choses ». Rappelons également que le Shintô est la religion traditionnelle animiste japonaise.

Ô Sensei, le maître-Roi, Ueshiba Morihei,
fondateur de l'Aïkido, ici à Iwama
où se trouve toujours son dojo historique
Ueshiba Morihei avait une façon très spécifique de voir le monde, de considérer l’Aïkido et la façon dont l’Aïkido imprimait au monde justement une nouvelle forme d’humanité. Ueshiba Morihei ne déclara-t-il pas un jour que « l’aïkido n’était pas né de la religion », mais que l’aïkido pouvait « illuminer la religion et guider les enseignements du passé (…) vers leur plénitude » ? Ce n’est donc pas d’un discours religieux dont il faut parler en dévisageant son œuvre. Il y a autre chose dans ce parcours, un projet plus grand que cela même qu’on croit.
Parce que pour le fondateur, l’aïkido permettait à l’individu de retourner enfin au « juste de soi » : au divin et à l’unique qui est en chacun de nous (« motogaeri » : le retour à la source, à l’origine). En cela, l’aïkido était aussi très loin d’un simplet système pédagogique ou éducatif. À tel point éloigné d’une commune mesure morale qu’il se détachait et dépassait, à l’autre extrémité de ce genre de préoccupation sociologique, tout objectif ou propos même mystique ou religieux.
Morihei Ueshiba rappelait ainsi que « Les plus religieux des guides d’aujourd’hui ne donnent aucune méthode d’accomplissement ou de réalisation de leurs idéaux ». Et c’est cela qui, d’après lui, leur enlevait tout « moyen de mesurer leur propre compréhension ». Or, c’est la mesure de cette « compréhension » qui est importante justement, car un idéal qui reste juste un idéal ne sait pas ou sa propre pensée peut mener le monde. Le mot « Compréhension » est donc un mot actif qui vient bouter l’idéal hors de ses rêves, la religion hors de sa révélation, et non un mot abstrait qui signifierait juste : « finir par savoir ». Il implique plutôt l’idée d’une prise de possession, et à la fois, celle d’une utilisation ataraxique* de ce monde.
* L’Ataraxie : C’est la tranquillité d’esprit, la sérénité, l’absence de trouble.
En ce sens Ueshiba Morihei place l’aïkido sur un plan original de validité : celui d’une méthode d’accomplissement et de réalisation de soi par-delà le monde.
Cependant, avec le temps, fut opéré par ses successeurs divers et variés un transfert de l’aïkido sur des plans beaucoup plus prosaïques (vulgarisateurs, sportifs ou commerciaux par exemple). Ce phénomène signa dans ces cas la perte d’une très grande partie de ce sens authentique de la notion ataraxique qu’on pouvait extraire de l’aïki, et donc de l’aïkido en tant que mise en opération pratique d’un courant de pensée philosophique. On peut dire ainsi que, malgré les discours aguicheurs lui ressemblant, ces messages d’autrefois sont devenus effectivement étrangers à beaucoup de ceux qui pourtant se réclament aujourd'hui officiellement et en grandes pompes de la représentation de l’aïkido de Morihei Ueshiba.

L'autel ouvert de l'Aïki-Jinja, le sanctuaire Aïki, à Iwama
Pourtant, pour le fondateur de l’aïkido, la voie du guerrier (le BU-DÔ) fut et restera pour toujours une voie sacrée (Notion de « Shobu-Aïki »). Et c’est ce mot, ce concept de « sacré », qui peut dénouer l’aïkido du spirituel pur pour le faire pivoter vers un sens philosophique clair. Car cette articulation du sacré vers la sagesse offre le passage vers une forme de RESPECT de la VALEUR ABSOLUE du devenir de nous-même (« valeur absolue » : invariance et adéquation de son caractère particulièrement humain), ce que l’on pourrait appeler ici : « une essence de nous ». Par cette approche, il est donc aujourd’hui possible de dégager la philosophie de l’aïkido de la bogue épineuse, pseudo-argumentaire et hautement balbutiante, de l’aïkido (très passionnel), de « l’après Morihei Ueshiba ».
Cette essence dont nous venons de parler peut se conceptualiser assez bien. Elle ne s’exprime pas seulement dans une forme de réflexion abstraite, immatérielle, ou purement intellectuelle. Ce n’est pas un jeu anodin que d’en parler ou de la dire ici. Ce n’est pas un bavardage non plus, ni un sujet de copinage de comptoir. Elle s’exprime, elle devrait s’exprimer par son application dans la pratique dynamique de cette « volonté d’ajustement constructeur permanent au sein des mouvements en confrontations » (« échange dynamique entre les polarités opposées qui surgissent continuellement de l’unité de l’infini », dit ainsi dans une autre formulation William Gleason).
En effet, c’est la mise en application pratique de cette concordance aux circonstances apparemment antinomiques qui signe son adéquation et donc sa réelle validité, tant martiale que philosophique. Car cette mise en application révèle par sa façon de détoxication cette essence de nous, ce centre invariable d’action et de l'étant de nous-même dont les rapports entre les causes et les effets dépendent. Elle le dégage en effet, ou devrait de dégager plutôt, de sa gangue de méconnaissance et de laisser-aller. En cela le discours vulgairement classique sur l’harmonie* par exemple, très abstrait et très creux, mais très courant en aïkido, peut facilement devenir un prétexte, un leurre, un « fourre-tout », ou encore un miroir aux alouettes qui n’active de façon effective rien du tout du principe aïki en tant que tel, ou de cette essence ontologique et ataraxique que peut nous faire découvrir l’Aïkido.
* L’harmonie ne peut, ne pourrait exister que par une « mise en phase » de l’être avec un propos créateur dépassant l’ordre matériel lui-même (=> Kotodama ; c’est la raison pour laquelle il vaut mieux parler d’harmoniques (dans le sens de : « vibration dont la fréquence est un multiple entier d’une autre fréquence) que « d’harmonies » (son agréable à l’oreille). Sans vouloir faire ici un bon mot, il y a là un passage à effectuer de la « raisonnance » à la « résonance ».

L’aïkido n’est donc pas en cela : « l’effet d’un discours spirituel ». L’aïkido est : « l’effet de mise en ordre d’une compréhension pragmatique et réelle d’un sens, lui, spirituel ». Et cette compréhension doit être vécue de plus en tant que : « compréhension expérimentale » ou « sensation expérimentale ». Ce pourquoi, alors qu’on pratique avec des partenaires, on la pratique en fait, cette expérimentation, et sur soi-même.
Or qui dit expérimentation, dit expérience, et donc exercice de recherche et d’ajustement volontaire et permanent au sujet de cette expérience (on pourrait même dire ici : « du sujet à l’expérience »). Plus généralement : ce sujet de l’expérience étant : l’aïki ou : la concordance du Yin (eau) au Yang (feu) (In-Yo en japonais), et réciproquement du Yang au Yin, sans cesse, et en toutes circonstances de confrontation, l’aïkido se met naturellement en place à partir de cette base d’étude : de l’induction des uns dans l’imbrication des autres, et vice versa. Cela de façon simultanée, nécessaire et contingente.
Le risque donc en parlant de « philosophie de l’aïkido », c’est que tout discours sur l’aïkido (ou ici : toute pratique de l’aïkido), au lieu d’être didactique et maïeutique, puisse facilement devenir un ensemble confus d’effets de manches, d’effets théoriques, ou démagogiques, sans corrélation avec ce qui devrait être vécu dans la réalité de la pratique. Surtout si ces effets-leurres demeurent les effets d’une compréhension spéculative, faite de mots vides de sens, de mots détournés, de mots dont on confond ou ignore les significations (je pense entre autres aux nombreux et difficiles problèmes de traduction du japonais au français), ou même de mots prononcés vaguement dans notre propre langue, entraînant de vaines ou fausses opinions, réduisant donc la pensée sur l’Aïkido à des jugements gratuits, ou à de pures : « intentions de principes ».
Heureusement, nous venons de voir que la philosophie de l’aïkido découle d’une autre forme expression que celle des mots. C’est en effet une forme d’expression conceptuelle matérialisée par une pratique expérimentale corporelle. Ceci peut donc finir en théorie par faire preuve sans ambiguïté de sa véracité, de son authenticité ou non, et donc de ses réelles possibilités.
Quand à la matérialisation de cette philosophie autant que celle de cette pratique, c’est le « dô », le chemin de l’apprentissage, qui lui va donner un « cadre ».
L’entraînement à l’aïki s’exécute en effet dans la topologie de ce qu’on appelle de façon imagée : « une voie », un « chemin », trace initiatique qu’il faut au fil des années : expérimenter, et donc par essence encore une fois : parcourir. C’est ainsi « une philosophie en action » dont nous parlons ici, et non plus d’une « philosophie de l’action ». Cette différence de nuance est très importante à comprendre. En cela on peut dire que la philosophie de l’aïkido est : une des rares philosophies appliquée du monde moderne.
Mais ici également : « une voie », qu’est-ce que cela signifie ? C’est avant toute chose une méthode : une méthode de pratique sécuritaire établie au sein d’un contexte touffu (la martialité pour ce qui concerne l’aïkido). Cette « voie » s’exécute dans un dojo (salle d’entraînement), sur un tatami (tapis de sol, autrefois en paille), dans un contexte d’exercices et d'hypothèses de travail normés. Cette « voie » est ici le cadre expérimental (physique, physiologique, décisionnel, structurel), de l’opération de recherche de l’aïki (Formule de Daruma : « La pratique martiale est une prière du corps »).
Mais la découverte de ses principes, par contre, découlera dans un premier temps du respect qu’on observe envers cette valeur absolue de notre devenir au sein de ce cadre. En effet, comme le signale William Gleason : « la pratique est l’outil… de l’étude des principes* ».
* Page 113 de son ouvrage : « À la source spirituelle de l’aïkido », G.Trédaniel Éditeur

Qui sait aujourd'hui faire ça ?
Que sont devenus donc les principes ?
Qui peut se réclamer de l'Aïkido sans savoir même ces principes ?
JUSTE UN OUTIL, JUSTE DES PRINCIPES…
À ce titre des principes, cette philosophie reste un TAO. Elle se démarque, et reste très éloignée de nos points de repères ou formatages occidentaux habituels. Elle est par exemple étrangère à notre conditionnement judéo-chrétien qui pense le monde avec manichéisme (dualité du monde). Elle n’est donc en rien l’activation d’un bien (une bonté) qu’il faudrait faire, et d’un mal qu’il faudrait combattre (une justice), ou même, pire : d’un mal qu’il faudrait pardonner (très différemment donc de ce que ferait une religion).
Il n’y a pas de parallélisme à faire en effet entre : le In et le Yo, et : le Bien et le Mal. Ce serait absurde puisque le In et le Yo ont des valeurs de rapport, ce sont juste deux polarités d’un même ensemble en perpétuelle création mouvante de complétude, lui-même principe du changement et fonction énergétique d’unicité ; quand l’idée de Bien et de Mal a construit artificiellement des valeurs d’opposition les unes envers les autres* en séparant le monde ainsi en deux parties distinctes en contrordres.
Le dernier message du fondateur à ses élèves était très clair sur ce point : « L’Homme a égoïstement créé le sens du bien et du mal, et a oublié l’essence de sa vraie nature » (extrait). On ne peut pas mieux définir un TAO ni dire combien le TAO est différent d’une sectorisation du monde entre bien et mal !
* Le In est déterminé et par sa complémentarité au Yo et vis versa. Ces deux-là se construisent donc par leur synergie. Le bien par contre se détermine par son éternel affrontement au mal. Chacun de ceux-ci (bien et mal) ne peut se déterminer que sur la destruction ou rédemption/rémission de son contraire.
C’est donc philosophiquement parlant une impasse de vouloir s’engager dans cette errance « du bien et du mal » en voulant penser, pratiquer ou expliciter l’aïkido. Il n’y a ni bien, ni mal, ni équité à rechercher en aïkido (si « l’honneur » a un sens au Japon, par contre « l’équité » en combat est un principe totalement étranger à la martialité japonaise, et asiatique en général. Une équité de moyens, par exemple, cela n’a réellement aucun sens comme idée au Japon. Le principe de l’équilibre des faits ne fonctionne pas du tout ainsi. Le principe général de l’aïkido est fondamentalement différent de cela, et de fait beaucoup plus profond.
Comme je l’ai déjà mentionné, le fondateur de l’aïkido parlait, lui, de « Shobu-Aïki », c’est-à-dire de « BU-DÔ (voie martiale) créateur de sagesse et de discernement, ou : l’esprit du sage » (autre extrait de cette conférence donnée par M.Ueshiba pour l’organisation Byakko-Kaï, retranscrite dans son livre : « Takemusu Aïki »). Et c’est cet autre point très important (du sacré devenu profane) qui renvoie l’aïkido vers la philosophie. C’est par ce genre de considération que l’aïkido commence à s’exprimer à un niveau préphilosophique. C’est donc cette « vraie nature de l’Homme réalisé grâce à son aïki », son potentiel d’ajustement permanent au monde, à titre particulier, mais également à titre général, et de façon éveillée et aimable, qui doit devenir rapidement le tuteur de recherche en aïkido.
Et c’est cette recherche de l’objet ontologique : « soi » (différent de l’orgueil de soi, de ce « je » qui parle sans cesse pour ne rien dire que lui-même), ce « soi originel, essentiel » presque indépendant de notre matérialité, en recherche de lui-même dans le monde, qui est fondamentalement le principe général et actif de l’entreprise philosophique de l’aïkido. Chaque entraînement ainsi dirige le pratiquant, ou devrait le diriger, un peu plus vers cette sincérité (« makoto » en japonais), vers cet apaisement créateur de lui-même (« sunao » en japonais, ou : « l’unité paisible ») et vers ce détachement vital du cœur au monde (« mu-shin » en japonais).
Cependant, le mot « ajustement » ici ne signifie jamais ni : « faiblesse », ni : « compromission ». Il signifie : « rendre juste », « rendre exact », c’est-à-dire finalement : « rendre pertinent ». Il faut bien comprendre cela également.
Cela implique un plan de savoir, une sorte de territoire de la connaissance qui soit potentiellement connu, maîtrisé : Il est possible en effet d’être pertinent dans une majorité In comme on peut être pertinent dans une majorité Yo, ou encore pareillement pertinent dans un point milieu de déséquilibre ou de basculement de ces mêmes majorités par exemple. Tout dépend en effet des circonstances, et non pas du tout d’un « jugement ». Ce pourquoi : il n’y a pas de principe moral dualiste en aïkido. Ce que vraiment peu de pratiquants finalement comprennent.
Et cette maîtrise vient du corps, ne peut venir que de lui. L’aïki et son principe en cela ne peuvent pas vraiment se découvrir sans efforts ou exercices permanents et une : justesse. L’aïki est une démarche naturelle, certes, mais qui réclame une recherche vers un savoir (ce juste-là), et un entraînement corporel associé, pour être mise en place consciemment et toujours : « à propos ». Cette pertinence plurielle, pourtant, ne se place pas « au-dessus » d’autrui : elle ne juge pas encore une fois : elle agit à « sa mesure ». Et cette « mesure », est par définition toujours suffisante (inhérente à ses propres possibilités d’unité), comme nous venons de le voir.
J’aime répéter qu’à ce titre Maître Endo lors d’un stage en France il y a quelques années rappela avec vigueur qu’il était bon en Aïkido de : « Ne pas s’égarer, ne pas douter, ne pas être surpris (ni surprendre d'ailleurs), et puis : ne pas rivaliser * ». La formule ne fut alors pas traduite en français, ni vraiment reprise par la suite d’ailleurs. Fut-elle même comprise dans sa profondeur ? Ce n’est pas du tout certain.
* En japonais, ces quatre topiques avaient été énoncés comme suit : « Mayoanaï, Utagawanaï, Odorokanaï, Arasoanaï ».
La philosophie de « la voie de l’aïki » se place pourtant sur le « territoire » de ce type de volonté. Elle se place très exactement, déjà, dans le plan de cette intention d’être, de se voir et de se vivre « autrement » (ou de ce déterminisme à devenir littéralement une personnification vivante de l’aïki au sein de toute cartographie vitale de recherche ou de parcours personnel : c’est par là qu’on passe d’une ontologie à une éthique en Aïkido).
Il y a donc bien un « penser autrement », extrêmement puissant, dans l’idée même d’Aïki. Exemple : lorsque Takeda Sokaku part autrefois à Okinawa pour « tester » les capacités martiales de l’art de la main chinoise (le Karate, nouveau venu au Japon en ce début de 20ième siècle, et ses représentants), il ne pense pas à : « Qu’est ce que peut bien faire l’aïki contre ces types de combattants ? », mais il pense : « Qu’est-ce que ces gens-là pourraient bien faire contre l’aïki ? ». Voilà une façon par exemple de « penser autrement ».

Olivier Gaurin, Masuda Sensei et Mister Watanabe à Iwama (2006)
Or, si l’on retourne ces mots-bornes de : « Ne pas s’égarer, ne pas douter, ne pas surprendre, et puis : ne pas rivaliser », en leur donnant un rôle cette fois positif, cela leur donne alors un sens ouvert plus compréhensible pour nous occidentaux. Et ce plan qu’ils délimitaient devient bénéfiquement « poreux » (apte à l’échange). Il devient donc cette fois un « volume » de travail très intéressant : Cela donne : « SE RETROUVER, PRÉSSENTIR (avoir l’intuition, la démarche, le courage), RENDRE CONSCIENT (~se déterminer à…), et enfin : CONTRIBUER (partager) ».
Sans être gêné le moins du monde alors, parce que se plaçant cette fois au sein d’un environnement tout à fait séculier et interrelationnel, on retrouve ici de façon majestueuse ce dont nous parlions en tête de ce chapitre : Par sa pratique (et cette compréhension surtout de cette pratique), et parce que le pratiquant retrouve peu à peu la source de toute chose en lui, l’aïkido illumine les savoirs et les connaissances humaines vers leur plénitude. L’aïkido doit permettre ainsi à l’individu, réellement (praxis à réalité), et de façon de plus en plus stable, de toucher au « juste de soi », jusqu’à le transcender.
Or le « juste de soi » est une forme de puissance absolument équilibrée, et non une forme de force. Ce qui est différent, bien qu’on ne le comprenne que rarement cette différence. Pourtant cette différence explique très bien ici encore pourquoi la mesure de l’action en Aïkido peut être toujours : suffisante*.
* Alors que la force en aïkido peut se comparer à une courbe ascendante, la puissance en aïkido n’est jamais limitée dans le sens de son extension, puisqu’elle n’est pas limitée dans sa possibilité infinie de tournoiement entre sa forme positive et sa forme négative (un peu comme la trace de balayage d’un écran radar. Son équation serait celle d’un cercle ou d’une ellipse, et non celle d’une courbe). En japonais de même, le mot « force » se désigne par le mot : « chikara » (ou : ryoku) dont le caractère est celui de la force du poing, ou celle de la force commandée par les nerfs (On désigne la force également par un autre mot en japonais, le mot « tsuyoï », dont le dessin du caractère, complètement différent, est celui qui représente l’association de l’arc avec le scarabée (ce qui signifie plutôt : « l’intensité d’une force »). La puissance, par contre, est désignée par des mots qui comprennent toujours le symbole de la force (chikara/ryoku), mais qui sont toujours associées avec un autre concept. La puissance va donc toujours au-delà de la force. Car la puissance est composite par définition. Or, étant composite (réunissant des architectures ou des matériaux différents les uns des autres), elle en devient indéterminable, du moins en valeur absolue. : « ken-ryoku » (l’autorité d’un pouvoir, son influence et son droit), « taï-ryoku » (la force potentielle physique, la vigueur), « sen-ryoku » (la force militaire), « kyô-ryoku » (le faisceau composé des trente forces), etc. En parlant du juste, nous parlons donc bien ici d’une « puissance » et non simplement d’une « force », de « la force » en général, ou même : « des forces de… » ceci ou cela.
Le fondateur de l’aïkido disait : « toucher au divin qui est en chacun de nous », et l’on comprend que ce « divin » est lui aussi une puissance et non une force. On comprend également ce mot « toucher », qui fait pendant aux anciennes techniques d’aïki jujutsu ou aux techniques traditionnelles concernant le corps en général (les médecines traditionnelles par exemple). Ce qui caractérise aussi l’animalité de « l’homme » transcendé en « Homme » (« ningen » = « Homme » avec une majuscule ici). Et cette puissance n’est pas limitée. Elle est en effet et à divers degrés un composé de toutes les autres formes de puissances possibles et imaginables. Ce « divin » devient ici, par cette approche purement philosophique, le mot qui traduit le mieux non une détermination religieuse ou métaphysique de l’Homme en général mais sa réalité d’essence à reconduire dans un sens nouvellement originel, ou à redécouvrir en ce sens. Ceci va donc au-delà de toutes contingences extérieures à l’Homme lui-même. L’Homme atteint ainsi en tant qu’être vivant à la disponibilité maximale, au centrage maximal, à la vigilance et la prévenance maximaux. En clair, il devient absolument « centré », central, et pourtant absolument « disponible », ouvert : c’est alors un Homme participatif à son environnement mais libéré du propos coercitif, contraignant, et donc des contingences de cet environnement.
Cependant, restons prudent dans ces propos, car il ne faut pas se tromper : « Libéré » ne signifie ici nullement que l’Homme fait « ce qu’il veut ». Ce mot signifie que l’Homme fait « ce qu’il doit » (entre autre pour le rester). Parce que ces contingences, naturellement, continuent de le percuter ou de le traverser sans cesse. D'où la nécessité de « travailler », de s’entraîner, d’étudier directement et avec constance le propos de la confrontation, et celui de la martialité. Ceci pour pouvoir le plus possible se « décrocher », ou dépasser en quelque sorte (nous verrons comment), de cet état de dépendance aux évènements. Donc : décrocher « soi » bien entendu, mais par ce « nous-même » (libéré) et par son rayonnement, par sa diffusion : décrocher également notre monde aussi de ses propres turpitudes.
Comme je l’avais mentionné dans mon premier ouvrage sur l’Aïkido, il y a donc là d’autres voies très intéressantes à ce type de « martialité Aïki » à découvrir…
Le « Juste de soi » est cette réalisation instantanée : c’est un placement essentiel et devenu équitable, exact pourrait-on dire. Et il faut dire ici que, si cette réalisation éthique à corrélatif ontologique est impliquée dans le social aussi, aucune gloire sociale ne peut venir la dépasser en rien. Car il s’agit d’un placement autrement plus important que celui du monde ostentatoire des titres et des glorioles : le placement et la redécouverte de l’être que nous sommes pour lui-même face à lui-même et face au monde. Et cela pour chacun d’entre nous de façon personnelle et unique, même si cette particularité de chacun est en corrélation avec tous « les mondes » qui nous entourent. L’aïkido vise exactement à l’expérimentation et à l’aboutissement pratique de cette réalisation du chacun dans le tout et du tout en chacun.
Au Japon, on nomme avec une déférence honorifique ce trait philosophique de vie : un « Shugyo ». C’est-à-dire la « recherche de notre essence par notre confrontation volontaire à des échanges de contingences contradictoires qui nous sont souvent extérieures ». L’aïkido vient activer cette recherche avec comme référent d’étude particulier le concept aïki des ajustements permanent de In et de Yo l’un envers l’autre. Et ce support de recherche est « personnalisé » par l’action dynamique et agressive d’un partenaire modélisé : un « attaquant ». C’est de cette technique de l’Aïki, au départ tout à fait pratique, physiologique, dynamique, et martiale, qu’émerge principalement et en suite logique, donc, par l’Aïkido, sa philosophie active et son pacifisme pragmatique (ou : « devrait émerger », car ce n’est pas toujours le cas, loin de là).
La philosophie de l’aïkido, vous le voyez, n’est donc pas facile à résumer en quelques lignes. Déjà, il faut dire qu’elle est en soi une sorte de « culture » à elle seule, à tendance très universaliste mais entourée d’un halo d’hermétisme. Et en disant cela, on ne décortique pas le problème de savoir ce qu’elle est. Ainsi John Stevens dont l’éditeur intitula l’un de ses ouvrages : « « The Philosophy of Aïkido » (Kodansha Int., 2001), établit son ouvrage sur le schéma des têtes de chapitres suivants : « Principes fondamentaux », « nature et santé », « tantra », « art », et : « Aïkido et société » (!).
On voit là très bien qu’il n’est pas vraiment question de philosophie, mais plutôt et juste de : perspectives (j’y reviendrai). C’est très embêtant car cela « noie le poisson », comme l’on dit.
Ensuite, la philosophie de l’aïkido est étroitement liée à deux extrêmes expérimentaux et historiques presque… antinomiques :
- L’expérimentation/façonnage de l’aïkido par son fondateur qui est une expérimentation typiquement japonaise (lié de plus aux origines ancestrales du Japon : le Kojiki, nous le verrons plus loin) ; typiquement mystique, quasi intemporelle par ce fait ; et elle-même peu compréhensible aux Japonais eux-mêmes. En effet, elle très marquée par la façon qu’a eu Morihei Ueshiba d’appréhender le monde « à sa main » ;
Et :
- Les tentatives de justifications de ses successeurs dans leurs perspectives de vulgarisation internationale et de vocation de l’Aïkido vers une activité sport/détente, une sorte de « mise en secteur » ; perspectives qui ont été faites suite à son décès.
Encore aujourd’hui, l’aïkido se heurte à cette problématique d’écartèlement conceptuel évidente. La récente réunion de la fédération internationale (IFA) à Tanabe (Japon, 2008) a bien montré que les dirigeants de haut niveau de l’aïkido mondial n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur une conceptualisation claire de ce qui définit l’aïkido, et donc, comble : sur une coordination mondiale et effective du positionnement éthique/ontologique de cet art.
Cela n’est pas étonnant puisque les experts travaillent avec ces types d’approches disjointes et trop souvent en opposition. D’où ces différents irrévocables : traditionalisme contre modernisme ; aspiration contre moralisation ; sagesse ancestrale contre sportivité éducative ; obstination contre ouverture, non-violence et non-compétition contre violence et compétition ; histoire contre modernité, pédagogie contre transmission ; etc. La liste duelle serait longue…
Le travail d’éclaircissement, s’il en est, se fait donc de façon tout à fait embrouillé, par à-coups, confusément, et « en aveugle ». Surtout : ce travail se fait de façon tout à fait imprécise. L’aversion qu’entretien le Japon avec les sciences sociales « raisonnées » de type occidentales n’arrange pas les choses ; comme sa manière d’ailleurs d’empêcher au possible qu’il le puisse : tout esprit critique, ou les remontées verticales de réflexions au sein des hiérarchies diverses (que le modèle japonais met toujours en place pour protéger ses leaders et son système pyramidal). Ces pratiques sociales restent encore aujourd’hui totalement pétrifiantes, même si elles garantissent la poursuite d’une sorte « d’hégémonie japonaise historique » à l’art.
On trouve ainsi et au final dans les discours des uns et des autres un peu de tout à propos de la philosophie de l’aïkido (mais surtout pas beaucoup de philosophie à vrai dire). C’est-à-dire : des essences ou des principes, des valeurs ou des idées, des perspectives ou des probabilités, des traits d’opinions ou des notions directrices, des certitudes ou des « accents de réflexion », des stéréotypes ou des cadres d’usages… sans bien chercher à comprendre pourtant de quoi il en retourne vraiment au niveau conceptuel.

Sasaki Masando Sensei et Olivier Gaurin,
ici lors de la cérémonie des 80 ans de Sasaki Sensei
Globalement donc, que trouve-t-on à la place d’un réel concept philosophique clairement et dûment évoqué ? Un ensemble de vagues considérations « fourre-tout », tirées ou associées bon an mal an à partir de préceptes ou de réflexions historiques liés à la fondation de l’aïkido, à son histoire, à la culture orientale, ou au développement ultérieur et moderniste de l’aïkido, aux diverses sociologies occidentales, ou même aux « brèves de comptoirs ». Ainsi, en général, on peut trouver les quelques rumeurs ci-après, mêlées sous le vocable de « philosophie de l’aïkido » et qui ressemble à un étrange « fatras » :
- Philosophie dynamique centrée sur l’harmonie ;
- Philosophie dynamique centrée sur la paix ;
- Philosophie dynamique centrée sur la force spirituelle ;
- Chercher à dissuader l’adversaire plutôt qu’à l’abattre ;
- Utiliser la force de l’adversaire pour le contrôler ;
- Harmonisation de l'homme avec son environnement ;
- Philosophie de Paix et résolution pacifique des conflits (Identification oblige ici : c’est une pure tentative de décrochage avec les arts martiaux. Cette opération représente un véritable chalenge pour l’aïkido, chalenge de guerre avec les autres arts martiaux par surcroît, et donc : une philosophie de guerre paradoxalement) ;
- Harmonisation de l'homme avec son environnement ;
- Meilleure compréhension d’autrui ;
- Philosophie qui ne vise pas à détruire, mais à faire prendre conscience à l'adversaire que poursuivre son attaque est inutile et ne pourrait le mener qu'à sa propre perte ;
- Action formatrice et même développement personnel de l'individu (action : éducative, pédagogique, civique, physique, morale, etc.) ;
- Vision sociale de l'homme en tant qu'élément de l'univers ;
- Maîtrise d’un adversaire sans lui faire de mal ;
- Union de son énergie à celle d’un adversaire pour détourner son attaque et l'utiliser à notre avantage ;
- Émergence d'une culture globale ;
- En aïkido on est invincible parce qu’on ne se bat jamais ;
- Ouverture au monde, etc.
Alors évidemment, devant ces idées générales hétéroclytes bien que non dénuées de sens, je le précise, nous le verrons aussi, mais dénué de « points de fixation réels », la meilleure réponse, la plus simple en vérité, et qui ne dérange alors plus personne, consiste à dire, comme le font beaucoup de maîtres ou Shihans qui ne veulent pas trop « se mouiller » au niveau intellectuel, que la philosophie de l’aïkido se trouve dans sa pratique, à l’intérieur de sa pratique. Et donc qu’au lieu de discuter philosophie ou de je-ne-sais-quoi de ce que personne ne comprend bien à l’aïkido, il faut, il suffit… de pratiquer ! Bref : « Exit toute considération de réflexions, devenez aussi pertinents que des moules, transpirez, et vous verrez bien… ».
Cette idée découle en fait et à l’origine d’une interprétation tantrique de l’aïkido qui dit que « l’action est au commencement de la voie » (J. Stevens), que le corps (purifié auparavant : par misogi, Kokyuû-hô, ou la pratique elle-même en aïkido) est le « véhicule » de l’action et donc implicitement : le véhicule de l’enseignement de sa… philosophie.
William Gleason, lui, parle de « la pratique (comme) étant l’outil de l’étude du principe » (À la source spirituelle de l’aïkido, 1995), ce qui est très juste à mon avis.
Mais c’est un peu une façon d’esquiver le problème philosophique avant qu’il ne se pose réellement, même si l’aïkido est effectivement ce qu’on peut appeler une réelle « Philosophie de/en l’Action » (j’ai déjà développé largement cette notion dans mes précédents ouvrages, et donc je n’y reviendrai pas davantage ici).
Donc, tout cela est bien joli, et vrai pour une part non négligeable de la réponse à trouver (il faut le souligner quand même), mais ça ne fait toujours pas vraiment avancer les choses.
Mathieu Perona*, élève français de l’école des hautes études en sciences sociales, Doctorant en sciences économiques, et pratiquant à Paris, a écrit de façon très intelligente sur le sujet, ou du moins sur la problématique de ce sujet (ce qui est l’étape primordiale pour rechercher une piste vers une réponse viable : savoir poser une problématique). Il définit très clairement celle-ci de cette façon :
« L’Aïkido actuel n’est plus une pratique proprement japonaise. Sa dissémination aux quatre coins de la planète appelle une diversité de styles et la rencontre avec les cultures locales. Mais dans cette diversité, il s’agit pour l’Aïkido de ne pas y perdre son âme. (…) … sous la diversité apparente et parfois les rivalités de styles, il n’y a qu’un Aïkido, qu’il importe de défendre dans son intégralité, dans un conflit entre les valeurs de l’art martial et celles du sport dans une société de loisirs. »
* Si ce lien est encore actif sur : http://www.parisaikidoclub.com/spip/spip.php?article60
On peut reprendre avec lui cette idée qui voudrait montrer comme philosophie de l’art : son âme. L’image en effet est belle et juste, du moins à mon sens.
Si l’on comprend facilement (il fallait le dire cependant), que le « corps-aïkido » de cette « âme-aïkido » est tiraillé entre les extrêmes des valeurs martiales traditionnelles et celles du sport dans une société de consommation, on peut se demander déjà, effectivement : « Quel est, essentiellement, fondamentalement, ce centre immuable : « l’âme » intégrale de l’aïkido ? ». Cette « âme », « cet esprit des nombreux esprits » de l’aïkido, ce « fond », ce centre immuable et intangible, ce foyer de faisceaux, ce noyau « dur » et conceptuel de l’aïkido, ce germe, cette essence commune (ou qui devrait l’être), et que sais-je encore d’essayer de la nommer ici : comment la définir ?

Olivier Gaurin : Ikkyo
(Uke : Pierre Eude, mon ami le... tailleur de pierre !)
Bien entendu qu’il est nécessaire d’aller chercher un début de réponse chez le fondateur de l’aïkido. Ensuite, il sera intéressant de voir comment cette piste nous amène à une évolution « moderne », généralisable, cohérente et viable de cette conceptualisation originaire et aujourd’hui devenue peu compréhensible. Écoutons cela :
Dans une ancienne interview publiée autrefois au Japon (« Aïkido », Kowado, 1957), Morihei Ueshiba résuma de façon très concrète et très précise son art. J’ai tenu ici à traduire au plus près ce texte absolument remarquable en travaillant longuement sur sa version originale, écrite en japonais. En effet, la traduction française couramment utilisée n’a été faite semble-t-il qu’à partir de la version anglaise de celui-ci, ce qui a gommé beaucoup des nuances extrêmement précises utilisées autrefois par le fondateur dans sa propre langue. Vous avez donc là une version directe du japonais au français, et donc une version beaucoup plus proche de la version originale. Vous allez voir qu’on est loin d’un discours anodin et que chaque terme compte :
B (le journaliste demande au fondateur) : L’Aïki est une voie martiale mais en même temps un enseignement de sens divin. À partir de cela, l’esprit de l’aïkido…
Ô Senseï : Ce qu’on nomme Aïki est « Amour » d’une part (1), notre affection (cœur) vue comme le grand Amour de l’univers (« terre et ciel »), et il est ce « cœur » appréhendé comme la personnalisation de notre mission d’assistance envers toute chose. C’est l’accomplissement parfait de cette mission qui doit être la voie martiale véritable (shin no bu no michi). Le guerrier de vérité (shin no bu) se vainc lui-même, élimine le cœur combattant de l’ennemi… non, la notion d’ennemi en tant que tel disparaît complètement dans la voie de l’accomplissement sans condition de soi-même. Ainsi la technique du guerrier aïki en tant qu’expérimentation corporelle des lois du ciel, suit l’ordre de la voie dans l’acte de parvenir jusqu’à la suprême finitude d’unité du corps et de l’esprit (reiniku-ittai : « âme et corps ne font qu’un »).
B : L’Aïki devient la voie qui dirige vers la paix du monde, pourrait-on dire, n’est-ce pas ?
O Senseï : Son dessein décisif est précisément l’éclosion d’un paradis céleste sur terre. De toute façon, le monde entier doit entrer en concordance (2). Si l’on agit dans cette perspective bombes atomiques ou bombes à hydrogènes deviennent inutiles, et ce monde devient agréable à habiter et devient plaisant.
- 1) Amour : ce caractère de « AÏ » au Japon, qui n’est pas du tout le même caractère que le « aï » de « Aï »-kido (le « Aï » de « réunion »), est le caractère de Ukeru (Uke) dans lequel se place un cœur au niveau de la main qui espère et qui reçoit ou qui bouge (non pas au niveau de la main qui donne). Ce caractère est traduit couramment par le mot « love » en anglais et le mot « amour » en français. Bien que son étymologie montre clairement un sens « d’échange affectif » avec une lueur d’espoir, d’aspiration, de mobilisation et de désir son sein (le cœur).
- 2) Le mot « concordance », ou « concorde », s’exprime en japonais ici par son terme : « wagô », composé du caractère de la « paix » (WA), qui désigne aussi le Japon dans beaucoup d’expressions (Wafu : façon japonaise, Wabun : style japonais, Wagokoro : l’âme foncière japonaise (l’idée de consensus social à tout prix aussi), et bien sûr : Yamato : le vieux Japon), suivi du caractère du verbe AWASERU (adapter l’un à l’autre, réunir) qui se prononce ici : GÔ. Or ce caractère de prononciation ici : « GÔ » est l’exact même caractère que celui du « AÏ » (autre prononciation de « GÔ ») du terme AÏ-KIDO (encore différent du AÏ de la remarque précédente et qui signifie, lui : amour).
Ce qui signifie ici que la « concorde », dans la langue japonaise, est bien le "AÏ" de "AÏ-KI-DO" lorsque ce "AÏ" est perçu comme un état de paix : « CON »(avec)- « CORDE »(cœur). On retrouve donc ici en japonais l’exacte idée étymologique du français qui défini la « concorde » comme une « mise en-cœur » (ou : « mise en phase des cœurs »).

Dans ce texte très dense, comme vous venez de le voir, on peut relever plusieurs reliefs philosophiques très intéressants, que je vais commenter afin de mieux préciser notre recherche, car ils sont naturellement placés en chaîne et en crescendo de sens :
- « Ce qu’on nomme Aïki est « Amour » » (« Aïki », et non pas « Aïkido » remarquez bien dans le texte original), c’est-à-dire « affection d’Amour » (« A » majuscule) : il s’agit ici d’un « affect d’amour ». C’est-à-dire que cet affect d’échange libre et énergétique n’a pas d’objet particulier que la globalité du monde qui nous entoure : nous compris dans cette globalité à titre à la fois élémentaire et holistique (globale. On retrouve ici la notion « d’état affectif élémentaire » de l’être vivant). De plus il faut noter, et c’est extrêmement important ici, que cette notion de « Aïki » est ce par quoi l’aventure de l’Aïkido, si l’on peut dire, a commencé. L’« Aïki » est historiquement parlant le nom de cette technique martiale particulière des « habitants des châteaux » et donc d’aspiration élitiste à vocation prédestinée. Cela pour signifier ici que cet « amour » est bien également une technique d’une part, et pas n’importe quoi, ou sorti du néant, ou juste de l’imagination de Morihei Ueshiba d’autre part ;
- Cet « Amour » est : « notre affection (cœur) vue comme le grand amour de l’univers » : Il n’y a pas ici refoulement ou canalisation de cet état affectif, au contraire, il est pris comme vecteur entier de notre intelligence émotive et de notre personnalisation, et donc comme base fondatrice de nos actes. Pour Morihei, ici, on comprend que l’Aïki dont nous venons de parler n’est pas un rajout qualificatif à notre essence mais bien l’expression verbale même de notre essence ;
- « aïki »… est ce « cœur » appréhendé comme la personnalisation de notre mission d’assistance envers toute chose » : Devenu le centre intensif et expansif de soi (essence), cet état affectif devient conscience, et vient couvrir notre champ de perception, et donc bien : d’action sur le milieu ;
- « Il s’agit d’une « MISSION » : Nous sommes donc « mis ici », à la fois en position d’indépendance ontologique, et en position « d’envoi pour… », ou « d’arrivée afin de… » = > éthique : Cet « être mis là qui est moi » (mantra Sukaku en japonais, : « Je suis là », ou : « Je suis l’Univers ») s’associe à une direction, non d’objet ou non d’objectif, mais à une direction d’utilité et d’usage, ce qui forme : de l’action ;
- « C’est l’accomplissement parfait de cette mission qui doit être la voie martiale véritable » : L’action, le but de cette mise en position ontologique active consiste à trouver la vérité du Budô et de le mettre en pratique (en pratique, certes, mais si on a ici la réponse à la question « quoi ? », il reste à essayer de savoir : comment la mettre en pratique et donc : pourquoi, quand, et où ? Le discours du fondateur répond ensuite très clairement à ces points ;
- Comment n° 1 ? « Le guerrier de vérité (shin no bu) se vainc lui-même, élimine le cœur combattant de l’ennemi… » : Vaincre au-delà de ce « soi-même mis là en action d’intervenant » se résume à éliminer les restes combattants de son propre cœur (le cœur combattant, agressif, antagoniste, émulateur de sa propre vanité d’exister en tant que ceci ou cela), ce qui permet de vaincre par là même les facettes du cœur combattant de l’ennemi ;
- Comment n° 2 ? « Non, la notion d’ennemi en tant que tel disparaît complètement dans la voie de l’accomplissement sans condition de soi-même » : Coupure nette ici du fondateur à sa propre réflexion (à son propre « cœur combattant » ?) et donc retour en arrière, ou plutôt changement de plan qui devient un pur plan de réflexion transcendantal cette fois : Il faut aller plus loin que cette idée des cœurs combattants. Il faut aller encore plus au-delà de la notion même de combattant ou « d’ennemi » (« passer du rapport à l’essence » aurait dit Spinoza). Il faut dépasser cette idée même « d’ennemi » (par l’idée de complétude du monde, de ses concordances possibles au sein d’une nouvelle perception de lui)… pour : réinventer le comment du véritable Budô. C’est ici une articulation de la pensée du fondateur très importante, sans doute la plus grande inspiration qu’il ait eu, puisqu’elle fait passer l’idée assez vulgaire de Budô éducatif (« les effets ») à une étape supérieure, effectivement transcendantale, philosophique et éthérée, des arts martiaux ;
- Pourquoi ? « la technique du guerrier aïki en tant qu’expérimentation corporelle des lois du ciel… » : On retrouve ici les notions de « Misogi », de « Kokyû-hô » et de pratique purificatrice, de purification de ce « corps véhicule » (J. Stevens), et donc cette idée très forte du corps comme : moyen/outil de purification de l’âme. Cette idée conceptuelle de l’action philosophique du « corps sachant », d’une philosophie de l’action et donc d’une philosophie appliquée, est également ici une notion très importante et très constante chez Ô Senseï. C’est de plus une idée tout à fait originelle du Japon ancien, qui perdure fortement dans le Japon moderne d’ailleurs, sans que l’on s’en rende bien compte au premier abord (un peu comme le christianisme (religion) ou l’Odyssée d’Homère (histoire/littérature) peuvent influencer notre vision du monde par exemple, vision que l’on croit alors personnelle, autonome, ou culturellement identitaire, alors qu’elle ne l’est évidemment pas) ;
- Quand ? « la technique du guerrier aïki suit l’ordre de la voie dans l’acte de parvenir jusqu’à la suprême finitude d’unité du corps et de l’esprit (reiniku-ittai : « âme et corps ne font qu’un ») » : Cette « paix céleste » qui procède par la pratique de l’aïkido, est une allusion à un état mature du soi qui va « devenir l’univers », qui va s’identifier à nouveau à l’Univers. C’est donc un processus lié au temps. C’est le processus en cela d’un devenir de « non-anomalie » de soi par essence, par perfectionnement d’un placement ontologique à tout point de vue dans le monde sensible (sa grande particularité ici) mais également dans le monde spirituel. Le placement devient en cela : idéal, naturellement moral (en fait la morale est littéralement « éjectée » de l’idée même d’Aïki, même si elle demeure forte et socialisante dans l’idée du Dô), énergétique, éthique, social, religieux, culturel, relationnel, etc. C’est donc un état actif, réactif, et créateur de paix, en ce sens « divin » pour le fondateur : absolu et éternel (régénérescence perpétuelle). C’est l’état de purification créatrice absolue, ou ce qu’on appelle au Japon la technique divine de « Odo », que Morihei Ueshiba rechercha toute sa vie d’après son maître calligraphe (Seiseki Abe Senseï) que je citerais ici : « Selon le Kojiki (le livre japonais des choses anciennes, daté de l’année 712 de notre ère), Izanami-no-Mikoto (divinité originelle féminine, désignée souvent comme la déesse japonaise de la création), s’échappant du monde de la mort, a pratiqué une purification rituelle près de l’Odo (lit. « source de la rivière »). Lorsqu’elle se débarrassa de ses impuretés, quelques kamis ou « divinités » naquirent. Puis, quand elle entra dans l’eau et se purifia, encore plus de kamis naquirent. O-Sensei disait que l’aïkido était né des coups de Izanagi-no-Mikoto (divinité originelle masculine dite « du mâle qui invite », créateur du Soleil et de la Lune), durant sa purification. De mon point de vue, la recherche de toute la vie d’O-Sensei fut essentiellement la recherche des techniques divines d’Odo. » (Aïkido journal, n° 114, 1998). Traduction et décryptage : la recherche du fondateur était centrée sur le phénomène de la naissance des dieux, par l’interaction des principes mâle et femelle ; le mot « dieux » ayant ici un sens « panthéiste », certes, mais surtout un sens très général et animiste de : « divinités », ou : ce qui dépasse notre matérialité seulement terrestre (sens Shintô) ;
- Autre question : Où ? Le « dessein décisif » de l’aïki « est précisément l’éclosion d’un paradis céleste sur terre » : Ce qui signifie que la purification dans l’union des contraires est le moyen de gagner à la « création ». On peut noter d’ailleurs de façon spectaculaire dans son interview complète que le vocabulaire du fondateur de l’aïkido passe énergiquement de la notion « d’interprétation » à la notion « d’esprit » en aïkido, situant ainsi deux étapes majeures de la pensée de l’aïkido, et visant à son intégration/appropriation. Il fait migrer ainsi la notion d’interprétation de la « victoire » (Masakatsu : « victoire authentique », Agatsu : « victoire de notre mission », Kawatsuayabi : « victoire instantanée ») à la notion d’esprit de « paix ». Cette subtile différence fait toute la richesse de sa pensée. Parce qu’il ne se contente pas de donner une nouvelle version ou une nouvelle valeur à la notion de victoire, il transfère directement et ici sans aucun trucage le sens du mot « victoire » sur un plan imparable d’immanence, qui n’est donc pas la victoire tout en étant la victoire. De ce fait le mot « victoire » n’a plus aucun sens et devient dérisoire et ne peut qu’avantageusement être remplacé par un autre mot : ici le mot « paix » qui clôt un débat devenu grâce à l’Aïkido et pour Ô Senseï : stérile ;
- « De toute façon, le monde entier doit entrer en concordance » : Le mot est lâché, clairement lâché en japonais cette fois, complet : ce mot « concorde » (wagô). Morihei Ueshiba postule une mise en phase des parties, dont nous sommes, avec le Tout. Il y a un travail de « devoir de concordance » à exécuter (shina kereba naranaï), une nécessité, un besoin, un impératif de concordance ici très clairement exprimé. Si j’ai essayé de le déployer pour une meilleure compréhension de l’Aïkido, ce n’est pas moi, Olivier Gaurin, qui ai inventé ce concept de « concordance », contrairement à ce que beaucoup ont cru à la lecture de mon premier livre, on voit par ces lignes en japonais, et sans ombrage, que c’est le fondateur de l’Aïkido, Morihei Ueshiba, et avant lui la lignée historique des enseignants du véritable « Aïki » qui l’ont employé ;
- « Si l’on agit dans cette perspective » (sô sureba) : Cette « mise en concorde » n’est pas pourtant impersonnelle, virtuelle ou purement théorique. Elle est ce vers quoi il faut agir, se diriger. Cette mise en concorde est ce qu’on doit parvenir à réaliser en nous et donc « en le monde » ;
- « Bombes atomiques ou bombes à hydrogènes deviennent inutiles, et ce monde devient agréable à habiter et devient plaisant » : C’est bien l’inutilité de l’ennemi et donc l’inutilité d’une défense ou d’une idée même de dissuasion de l’ennemi qu’on doit parvenir à réaliser. Il y a ici disparition de ces idées mêmes, qui deviennent désuètes et inutiles. Et pour le fondateur, cette disparition est synonyme d’un monde de paix dans lequel il devient enfin possible de « vivre bien » (habiter bien : sumi yoï), et de monde plaisant (tanoshii sekaï).
Faîtière du dojo historique de Ueshiba Morihei à Iwama (photo de l'auteur)
Mais ici, la question qui se pose en retour de cette progression fulgurante de la pensée (extrêmement lumineuse, il faut le reconnaître), est bien cette question de l'immanence en aïkido : En quoi y a-t-il donc en aïkido cette création de « paix » ; et même : qu’est donc fondamentalement, philosophiquement parlant, que cette « paix » si absolue qui vient redéfinir et façonner « un monde plaisant » ?
L’Aïkido n’est assurément pas et comme on se plaît à le dire si simplement l’art « de ne pas faire la guerre ». Et le revirement de Morihei Ueshiba lors de son interview montre bien, décidément, qu’il faut « casser ce vieux jouet argumentaire de la supériorité guerrière ou animale », ou passer à un autre âge, un âge d’Homme (« H » majuscule), une autre étape de la pensée, pour devenir en quelque sorte : « Adulte ».
Il s’agit en effet plutôt de faire passer l’objectif de l’art, et donc cette « victoire par la paix », sur un autre plan que celui même de l’opposition guerre/paix : celui d’une véritable « intensité » de vie… sans guerre « dans » soi. Il y a ici non seulement l’idée d’une sorte de pacte avec « la vie » à la fois matériel et immatériel, à la fois spirituel et raisonné (résonnant ?), à la fois originel (naissance) et ultime (mort), constructif, mais plus : il y a là l’idée que cet acte/pacte « fixe » et libère en même temps, et de fait, le monde qui nous entoure, en retirant la guerre elle-même de ce monde parce qu’elle n’a plus de sens, même au niveau primitif.

De quoi est constitué ce pacte engendré par l’aïkido ?
C’est déjà un pacte de concordance avec les éléments constitutifs du monde, j’y reviens ici puisque le concept de concordance est suffisamment puissant et très clairement cité dans le texte, et peut, je l’ai déjà dit, clairement définir l’aïkido de façon autogène (lire mon ouvrage « Comprendre l’aïkido », qui dévoile ce concept univoque de l’aïkido, et montre sa pertinence, Budô édition, 2ième édition, 2007). Mais ce pacte est également, et cela est très important à comprendre : un pacte « d’intimité » (très loin donc de la philosophie de Platon, de sa nécessité de la rivalité, ou de sa nécessité à la prétention, et donc de la nécessité platonicienne d’un « athlétisme généralisé » : de l’agôn (Agôn : le concours sportif ; ou encore : le débat théâtral d’opposition ou de contradiction (dans la Grèce ancienne)).
Or, cette intimité « englobante » dépasse même le sens de « confort » ou de simple « agrément » pour devenir réellement une chose intime : une « fusion affective et active, constructive au monde », ou même une fusion constitutive potentiellement parlant : du monde, « d’un nouveau monde ».
En effet :
Cette « fusion » de soi, cette origine, ce secret, cet « intima » : l’intime matrice et essentielle du monde en nous, ne passe pas, par l’opération Aïki, à l’état « d’extérieur de nous » pour être dévoré. Il ne s’agit pas justement d’un acte prédateur ici. L’intime de nous en cela ne se retourne pas comme une chaussette géante sur le monde ou sur l’agression pour devenir une enveloppe carnassière à eux. Cet « Intime » passe au contraire, par l’opération aïki, en un « supra-état » avec toute chose qui le pénètre, qui l’infiltre. Il finit par intégrer et faire corps avec ce qui le pénètre donc, en formant « autre chose », « un autre état », différent du premier, une « deuxième identité », nouvelle, et signe en cela, comme un puzzle vivant et mouvant qui changerait sans cesse d’image finale, la complétude du monde, ou « des » mondes inclus et imbriqués les uns dans les autres dont il fait lui aussi partie en nous (In-Yo, concept taoïste de l’unique dans le Un).
On retrouve ici et effectivement une idée très « tantrique » de l’aïkido, c’est-à-dire cette idée d’un rapprochement imagé entre « l’acte d’amour de l’aïkido », et l’acte charnel homme/femme par exemple (à vocation transcendantale). C’est aussi ici qu’on retrouve l’idée de Kotodama (les sons père et mère) dont les mises en harmoniques procèdent de la même rémanence de mise en phase commune. C’est donc bien entendu ici le même mot « amour » qui fait lien. Et il veut bien dire la même chose à chaque fois, en théorie comme en pratique, dans le virtuel/spirituel comme dans le réel/matériel. Oui, mais à condition que le mot « amour » ou le mot « sexuel » soient compris ici comme des processus de transformation et d’expansion de la conscience vitale et « intime du monde », et non pas comme des versions dualistes de mises en concurrences des consciences.
Remarque : Voici par exemple ce que signifie : « la concorde intime en toute chose » pour « X » : On a dans ce processus deux sujets : « X », et : « Y » qui, en s’ex-tendant l’un dans l’autre, en forment un troisième : « Z », qui est l’union de X (élément) avec Y (élément) et vice versa (le monde de « X » et le monde de « Y » mêlés d’une façon particulière à eux deux dans un rapport). « X » devient concordant par exemple s’il accepte et intègre le fait qu’il est l’ensemble même de tous les « Z » possibles avec « Y » au moment de cette rencontre fusionnelle… sans se croire seulement un « X ».
« L’intimité », ici, ne représente donc pas un procédé : ni de possession, ni d’objectivation. La pénétration (irimi et Atémi en aïkido ; sexuelle dans certaines des pratiques tantriques ; de mise en phase pour les kotodama ; de reconnaissance du double en toute chose pour l’astrophysique) est non une réalisation d’accaparement ou d’utilisation, mais la réalisation d’une « diffusion expansive », supra-ontologique, à la fois positive et négative si l’on veut, en perpétuelle et mouvante symbiose, complémentaire et harmonique, qui ne peut ni se définir par « X » seul, ni par « Y » seul, mais qui peut se définir par contre toujours par des : « Z » actualisable et mouvant dans leurs attributions de rapports en permanence.
Et c’est en cela que cette concordance de l’aïkido est « intime », « intima » : pareillement à l’acte amoureux, bien que sur un plan différent d’inclusion. Cette concordance Aïki ne peut donc s’effectuer que dans un processus d’interrelation extatique révélée, qui a une dimension à la fois immense (céleste) et à la fois microscopique de soi (terrestre).
Comme le rappelle J. Stevens (j’ai remplacé dans sa version de traduction le mot « harmonieux » par le mot « concordant » en français pour que vous saisissiez bien l’enjeu de ce qui est en train de se dénouer ici) Ônisaburô Déguchi écrivait : « Le mélange concordant du mâle et de la femelle donne naissance au ciel et à la terre. La véritable forme du ciel et de la terre est un couple en état d’union extatique ».
L’Homme est au centre de ces deux-là, c’est-à-dire qu’il est le relais exact de l’extase du ciel et de la Terre, et donc a priori le point d’extase personnifiée lui-même du ciel et de la Terre !
Le concept de l’aïkido peut donc se définir par ce terme : « CONCORDANCE INTIME ». Et avec ce sens d’une concordance extatique permanente, active et apaisée au monde.
L’aïkido est cette tentative d’intégration absolue du monde en l’Homme, et à la fois cette approche, ce processus de « concordance intime » avec le monde qu’il intègre. Ce n’est donc pas un simple bavardage mystique comme on le croit trop souvent, ni une simple gesticulation gymnique de la pensée ou du corps, ou même un artifice maso-accrobatique de justification d'un hypothétique "Aïki" (et a posteriori de l’Aïkido lui-même tel que l'envisageait sans l'ombre d'un doute Ô Sensei le fondateur).

Ô Sensei le fondateur de l'Aïkido Ueshiba Morihei
avec en face de lui Terry Dobson,
qui fut le premier Uchi-Deshi Américain d'Ueshiba M.,
et que j'eus l'infini privilève de rencontrer
grâce à Christian Tissier, dans les années 80
De la sorte, ces deux traits : « concordance » et « intimité », forment une intention de l’aïkido présente dans tous les traits qui composent cet art. Leur association montre qu’il n’y a pas de concordance sans pénétration ou absorption simultanée, et sans une sorte de mélange quasi-explosif avec quelque chose de l’autre, avec le monde, le céleste en nous, en lui, notre… nos éternités. Cette association « concordance et intimité » empêche également de croire que la concordance se rattache à un désir d’harmonie volontaire, comme je l’avais déjà explicité dans mes ouvrages précédents. Ce n’est pas l’harmonie qui est volontaire, qui est visée explicitement, car l’harmonie est considérée de toute façon comme « préexistante » à tout. Cependant, il faut bien comprendre que la concordance n’est pas, elle, préexistante à tout. En cela, ce que l’opinion argue de la philosophie de l’aïkido et que nous avons cité précédemment, ces « rumeurs », ces « perspectives », même peu ou prou, ne définissent pas le concept central de l’aïkido que je viens d’évoquer. Ces rumeurs, comme je les ai appelées, sont en fait des composantes mal entendues ou mal entretenues de ce concept, de simples composantes (il y en a d’autres évidemment) de cette « concordance intime » de l’aïkido. Ce qui est très différent aussi.
L’aïkido dresse en fait un plan nouveau de vie à l’Homme, un projet de vie, une nouvelle cartographie humaine et relationnelle. Mais pas seulement à l’Homme en temps qu’élément du monde ; il dresse également, ce qui est très intéressant et très actuel : un plan au monde en tant qu’élément participatif de l’Homme. L’aïkido construit donc une nouvelle problématique, quelque nouvelle question qui se jette devant nos pas humains, peut-être celle d’une entité oubliée (influence du biologiste et polymathe écologiste Kumagusu Minataka (1867-1941) ?) :
« Passé le : « je pense, donc je suis », à partir du moment où l’on retire la notion de rivalité ou de comparaison (cette idée terrible de l’agôn), comment redéfinir la notion de : « je », finalement ? ». Il y eut peu de projet philosophique aussi intéressant dans l’histoire même de la philosophie, du moins telle qu’on nous l’a laissé connaître dans l'occident chrétien.
C’est ainsi qu’on sort soudain de l’art ou de la science pour entrer dans le domaine de la philosophie, ou du moins de l’idée qu’on peut remettre sur la table les bases de notre façon de penser le monde pour le penser : « d’une autre façon ». On ne joue plus ici ni sur des perceptions (pas seulement sur des perceptions) ou on ne joue plus ici seulement sur des affects (arts), ni même sur des prospects (sciences) ou à l’inverse sur des jugements (doxa), on joue sur de la matière brute essentielle et existentielle de nous : sur un sens donné à la vie.
Il y a ainsi réellement, indubitablement, une philosophie de l’aïkido (concept de la « concordance intima ») clairement définissable comme nous venons de le voir, unique à cet art, du moins de ce que je sais. Et la question dépasse largement l’ordre même de la vie de Morihei Ueshiba comme référent.
C’est une réelle reconfiguration du monde en marche, ou une redécouverte plutôt. C’est une quasi-autonomie de la pensée aïkido, en tout cas par rapport aussi à la martialité ou à nos valeurs consuméristes. C’est une configuration nouvelle de la façon même de penser le monde pour l’Homme, ou l’Homme pour le monde. Et, comme tout nouveau concept, cela dérange certains au plus haut point, autant que cela donne enfin de l’espoir à d’autres.
Il y a finalement et effectivement par la pratique de l’aïkido (et par les mots trop souvent brouillons de l’aïkido) la création d’une constellation réactive à l’événementiel, ce qu’on peut appeler une éthique, par une perspective absolument ontologique et globale (holistique) de notre concordance intime « aux mondes ».
Voilà comment, je crois, et de façon certes trop succincte ici, cela est certain, on peut commencer à définir une réelle philosophie de l’aïkido. Et c’est ce genre de définition qui pourra à terme accorder les dissonances entre les perspectives antinomiques et humainement surclassées, de « l’aïkido populiste » que nous avons décrites précédemment *.

L'Aïki Jinja d'Iwama aujourd'hui (photo de l'auteur)
Cliquer sur le titre qui suit pour aller à l'article : L'HISTOIRE DE L'AÏKIDO
Tokyo, « Philosophie de l’Aïkido », version du 27/06/2012, par Olivier Gaurin at : www.oliviergaurin.com
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D'après : « (Titre de l'article) », version du jj-mm-aaaa, par Olivier Gaurin, at : www.oliviergaurin.com
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Commentaires
J'ai lu avec intérêt vos articles .Ces article sont-ils dans vos livres , ou feront-ils l'objet d'un futur livre?
MERCI DE VOTRE REPONSE
AMICALEMENT
MAURICE (pratiquant AIKI à RIOM PUY DE DOME)
Ces trois articles devaient effectivement faire parti de mon prochain livre. Mais devant leur taille conséquente, et le peu d'intérêt des Aïkido-Ka actuels sur ces sujets, je les ai finalement publiés sur mon site. Je les reprendrai dans une version allégé dans mon prochain ouvrage, qui devrait paraître en fin 2012.
Vous pouvez aussi les éditer en version PDF à partir de mon site directement (petite icône à droite sous le titre de l'article à côté de l'icône "imprimante") et les imprimer à loisir (droits -> voir ci-dessous : "NOTICE") ...
Aussi attendre encore un peu mon prochain livre....
Bien à vous, et bonne continuqtion,
Olivier Gaurin
"La Voie (Do) est l'épiphanie du fruit (Aïki)".
hihi :)
Merci.
Je me demandais si effectivement, on pouvait établir des liens entre le fondateur Ueshiba et Mikao Usui ??
:)
Je ne connais que très peu de chose concernant la notion japonaise de Kotodama !
Enfaîte je me demandais si l'on pouvait rapprocher cela du tantrisme et de la notion de mantra :
En un mot, le mantra est une puissance ; la puissance sous la forme du son.
La racine "man" en sanskrit est "pensée", et aussi "homme".
Le son (Shabda) est une qualité (guna) de l'éther (Akâsha) qui est éprouvé par l'ouïe et qui est double ; a savoir : exprimé par des lettres et non-exprimé par des lettres.
Le son non-exprimé par des lettres est causé par le choc de deux objet et n'a pas de signification. Shabda, au contraire qui est le son de Brahman n'est pas causé par le choc de deux objets.
La perception du son est manifesté par Dhvani, qui est le choc de l'air contre un organe vocal. Le son articulé tel qu'il est en lui même est éternel, il est manifesté par Dvhani (le choc des deux objets) qui est transitoire. Le son (Shabda) existait avant d'être manifesté.
. Le mantra doit être 'éveillé' par la conscience. La pensée créatrice anime le son émis.
Les deux lèvres sont Shiva et Shakti (ou Yang-Yin...). Leur mouvement est l'accouplement des deux. Shabda en est le fruit !
Cette notion se retrouve dans nombres de traditions semblerait-il (notamment dans le Dzogchen Bön ou Nyingmapa).
On dit même que le corps subtil serait parcouru du Soufle et que nous serions donc par cette interaction un son permanent. En cela nous serions un harmonique (et non une harmonie).
Merci (en espérant ne pas vous avoir barbé)
"Aïki", "Aï-Ki", "Aï-no-ki", c'est l'énergie de la concorde, ou : "le désir de poser des harmoniques particulières à...". Et en ce sens on retrouve ici bien évidemment la notion des Kotodama. Dire mieux : il faut penser le monde en tant que : "onde" ; et pour la particule, si l'on va au bout de cette réflexion, il serait logique de dire que la matière, comme nous, est de l'onde tellement "compactée" qu'elle en devient comme réelle à nos sens. Le Kotodama serait alors le "dépliage" des ondes qui nous composent.
Effectivement je suis bien d'accord, et j'ai pour habitude de dire "la matière est de l'énergie cristallisé, l'énergie est de la matière dé-cristallisé". (c'est grossier et fourre-tout, mais on comprend bien le principe d'équivalence que vous évoquez plus haut).
Je finirais par une citation ; "La musique est une révélation plus haute que la sagesse et la philosophie" Beethoven
Merci :)
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